B. DES VULNÉRABILITÉS QUI FRAGILISENT LE DISPOSITIF

1. Les vulnérabilités affectant les mesures mises en oeuvre pour lutter contre la DNC

Plusieurs intervenants ont fait état des vulnérabilités qui fragilisent la lutte contre la DNC.

a) Une détection précoce qui repose d'abord sur l'éleveur

Selon Kristel Gache, la rapidité de la détection conditionne directement les chances de contrôler et d'éradiquer la maladie. Deux délais jouent un rôle particulièrement important : le délai de détection des premiers signes cliniques par l'éleveur ; le délai entre la détection par l'éleveur et l'information du vétérinaire.

Or, plusieurs exemples de détections tardives ont été relevés : découverte de certains foyers présentant des lésions anciennes dans le Doubs lors d'une opération de dépeuplement, découverte d'un foyer à l'abattoir dans le département du Rhône, découverte de certains foyers à l'occasion d'opérations de vaccination dans les Pyrénées-Orientales.

Selon Jean-Yves Gauchot, le nombre insuffisant de vétérinaires dans certaines zones rurales a pu aggraver la détection tardive de certains foyers.

b) Une interdiction des mouvements d'animaux difficile à contrôler

Kristel Gache a expliqué qu'une connaissance fine des mouvements de bovins exigeait de pouvoir à la fois tracer leurs détenteurs et géolocaliser les animaux.

Néanmoins, à l'heure actuelle, les autorités sanitaires ne disposent que d'une connaissance parcellaire des mouvements d'animaux. Certains peuvent échapper à une obligation de notification à l'instar des ventes d'herbe9(*) et des estives individuelles10(*). Même lorsque les mouvements sont tracés, le déplacement d'animaux asymptomatiques ou en phase d'incubation avant confirmation d'un premier cas de DNC dans une zone ne peut pas être interdit et constitue un facteur de risque pour la diffusion de la maladie.

Les autorités sanitaires sont également impuissantes face à ce que Kristel Gache a qualifié de mouvements « inappropriés » de bovins entre la confirmation de cas de DNC dans une zone et la publication des arrêtés d'interdiction de mouvement.

Enfin, les mouvements illégaux d'animaux sont par nature incontrôlables. Ils peuvent consister en des changements de parcelles sans dérogation au sein des zones réglementées et entraîner une diffusion de la maladie sur une distance réduite. Ils peuvent également s'accompagner de changements de détenteurs et intervenir sur des distances plus grandes.

Selon Olivier Debaere, l'arrivée du virus en France serait liée à un mouvement illégal, non déclaré d'un bovin infecté, mais non détecté comme tel, parce qu'en incubation ou asymptomatique, en provenance d'Italie.

L'interdiction des mouvements d'animaux vise à éviter les échanges dans ces zones. Certains comportements humains peuvent les favoriser. Questionnés par les parlementaires sur l'impact des rassemblements de protestataires organisés dans les zones où sévit l'épidémie sur la propagation de la DNC, plusieurs intervenants ont estimé que ces manifestations pouvaient contribuer à disséminer la DNC dans d'autres zones géographiques par le transport soit de mouches contaminées dans les voitures, soit de substances souillées sur les chaussures des manifestants.

c) Des tests de dépistage encore à parfaire

Plusieurs intervenants ont reconnu les limites des tests de dépistage utilisés actuellement.

Pour que le virus soit présent au sein des échantillons, il faut qu'ils aient été prélevés sur des animaux présentant des signes cliniques : des biopsies cutanées en présence de nodules, du sang en cas d'hyperthermie et des écouvillons en cas de sécrétions (nasales, oculaires et orales). Sur les animaux asymptomatiques, ces échantillons ne contiennent pas de virus. Ainsi, il n'existe pas de tests PCR permettant de distinguer, parmi des animaux asymptomatiques, les animaux infectés et ceux qui ne le sont pas ou qui n'expriment pas encore la maladie.

Le virus a un tropisme cutané. La charge virale est importante dans les nodules, mais elle peut être faible voire nulle dans le sang et, par conséquent, difficile à détecter ou indétectable (en cas d'absence du virus dans ce compartiment). Thomas Rambaud a précisé que le virus est détectable par PCR dans le sang uniquement pendant la virémie qui correspond à l'épisode de fièvre de l'animal.

Les performances des tests sont mesurées par un certain nombre de paramètres, parmi lesquels la sensibilité et la spécificité11(*). Philippe Caufour a précisé qu'une première estimation de ces performances réalisée par le laboratoire de référence de l'Union européenne Sciensano a donné les résultats suivants : la sensibilité des tests varie entre 90 et 100 % pour le sang et entre 95 et 100 % pour les tissus.

La spécificité des tests a également fait l'objet d'interrogations. Philippe Caufour a indiqué qu'elle s'élève entre 97 et 100 % pour ceux réalisés à partir d'un prélèvement sanguin et à 100 % pour ceux réalisés à partir d'un prélèvement sur les nodules. Les performances des tests (sensibilité et spécificité) sont toujours meilleures sur les tissus que sur le sang.

Selon Thomas Rambaud, les tests12(*) permettant d'effectuer un diagnostic sérologique13(*) se heurtent à un certain nombre de limites qui en compliquent l'usage. Si sur les animaux infectés, leurs performances sont bonnes, en revanche, seuls 50 % des animaux vaccinés sont détectés. Par ailleurs, les tests sérologiques ne permettent pas de distinguer un animal infecté d'un animal vacciné. Les performances actuelles de cet unique outil sérologique ELISA à la disposition des autorités sanitaires limitent considérablement l'intérêt et l'usage que l'on peut en faire, en particulier en zone vaccinée.

d) Une vaccination qui ne protège pas complètement les troupeaux

Si la vaccination constitue une mesure indispensable pour éradiquer la DNC, elle ne protège les troupeaux qu'à certaines conditions.

Barbara Dufour a rappelé qu'elle était inopérante en période d'incubation et Raphaël Guatteo a confirmé qu'il avait fallu procéder à des abattages dans des troupeaux où des cas de DNC avaient été détectés sur des animaux vaccinés.

Selon Barbara Dufour, lorsque l'animal vacciné est sain, la protection effective n'intervient que quinze jours à un mois après la vaccination, ce délai étant du reste soumis à une forte variabilité biologique individuelle. De surcroît, certains individus - même si leur nombre est très limité - ne développeront aucune protection en raison de leur état immunitaire propre. Elle a donc constaté qu'une couverture vaccinale de 80 % à 90 % des animaux permet d'obtenir une immunité collective, c'est-à-dire de freiner la circulation virale, sans toutefois l'interrompre totalement. En outre, la protection contre la maladie par la vaccination a une durée limitée, évaluée à 12 mois par Olivier Debaere.

2. Des vulnérabilités plus structurelles
a) Un maillage sanitaire sous tension

Raphaël Guatteo et Jean-Yves Gauchot se sont inquiétés des répercussions des crises à répétition sur un maillage sanitaire mis à mal et en sous-effectif. Selon eux, les menaces et les tensions sur le terrain pourraient altérer durablement le lien entre les éleveurs et les vétérinaires, alors même que le nombre de ces derniers est insuffisant dans certaines zones rurales, en particulier dans les Pyrénées-Orientales, l'Aude ou le Gers. Ils ont rappelé que cette profession était régulièrement mobilisée pour faire face à de nombreuses crises sanitaires animales et sortait « rincée » des épisodes de DNC à l'été et en fin d'année 2025. Or, selon Alexandre Fediaesky, de nombreuses autres menaces sanitaires pèsent sur la France et l'Europe, comme la peste des petits ruminants ou la fièvre aphteuse.

b) Une recherche en santé animale sous-dimensionnée

Selon Jean-Yves Gauchot, la recherche française en santé animale est sous-dimensionnée. Il a insisté sur l'importance de la prévention qui permet, pour un euro investi, d'économiser sept euros pour la gestion de crise. Il a rappelé le rôle central de la recherche publique dans le renforcement des connaissances sur les maladies, leur dépistage et leur suivi. Il a regretté le manque de tests fiables et a prôné la nécessité d'engager des recherches sur les tests antigéniques afin de pouvoir détecter le virus sur les animaux asymptomatiques avec une simple prise de sang.

Ce sous-investissement scientifique n'est pas spécifique à la France et Alexandre Fediaevsky a reconnu qu'au niveau international, peu de moyens avaient été affectés aux recherches scientifiques sur la DNC.

c) Des facteurs de risque accrus en raison de l'intensification des mouvements, légaux et illégaux d'animaux, du changement climatique, des campagnes de désinformation, voire des menaces bioterroristes

Plusieurs intervenants ont dressé la liste des facteurs de risque accrus auxquels est confronté notre système de gestion des crises sanitaires.

Alexandre Fediaevsky et Gilles Salvat ont insisté sur l'impact de l'intensification des mouvements d'animaux, légaux et illégaux, sur la multiplication des crises sanitaires et sur la nécessité de s'assurer que les produits échangés sont indemnes de toute maladie. Selon Alexandre Fediaevsky, il convient d'harmoniser les conditions sanitaires entre les différents partenaires commerciaux. C'est l'objet des codes zoosanitaires développés par l'Organisation mondiale de la santé animale (Omsa). Des systèmes de certification doivent être mis en place, accompagnés d'inspections et d'audits, afin de s'assurer que les règles sont respectées.

En ce qui concerne les mouvements illégaux, Alexandre Fediaevsky a expliqué qu'ils étaient organisés soit par des acteurs frauduleux réguliers, soit par des non-éleveurs, non-professionnels ayant parfois des connexions avec d'autres activités illégales.

Les menaces biologiques constituent un sujet croissant de préoccupation pour les autorités publiques. Alexandre Fediaevsky a distingué entre les actes malveillants intentionnels et non intentionnels. Il a expliqué que la dimension intentionnelle était suivie par le Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN). Un haut fonctionnaire de défense et de sécurité est spécifiquement mobilisé sur cette question au ministère de l'agriculture. À l'échelle mondiale, il existe également un programme d'alerte et de préparation des services vétérinaires sur les menaces biologiques. Ces dernières ne se limitent pas au fait de relâcher un agent pathogène. Elles incluent également les attaques cyber et les messages de désinformation. Alexandre Fediaevsky a précisé que dans certains pays, les campagnes de vaccination avaient été fortement déstabilisées par une amplification de la désinformation à travers les réseaux sociaux, suscitée parfois de l'étranger, qui interférait avec les consignes données par les services vétérinaires.

Kristel Gache a souligné les dangers en France de la désinformation autour de la vaccination qui conduit à son rejet par une minorité d'éleveurs, avec des conséquences potentiellement néfastes sur la gestion de la crise de la DNC. Olivier Debeare a décrit le défi que représente le fait, pour les autorités publiques et les scientifiques, d'être audibles et de rétablir la vérité face à l'explosion des fausses informations et des menaces, en particulier via les réseaux sociaux.

Kristel Gache a insisté sur l'importance de la communication et de la pédagogie pour accompagner les actions de dépeuplement et gérer les enjeux majeurs d'acceptabilité que ces mesures soulèvent tant pour les éleveurs que pour le grand public. Elle a tenu à relativiser l'ampleur de l'abattage lié à l'épidémie de DNC en comparant les 3 500 bovins abattus dans le cadre de la gestion de la DNC depuis le 29 juin 2025 avec les 11 000 bovins abattus quotidiennement pour la consommation.

Barbara Dufour et Gilles Salvat ont expliqué l'impact du changement climatique sur les épidémies. D'abord, celui-ci favorise la multiplication et donc la densité des stomoxes. Dans le cas de maladies à transmission vectorielle, plus il y a de mouches, plus la probabilité de transmission est élevée. En outre, le réchauffement climatique a un effet sur la durée de la période vectorielle. Plus le printemps et l'automne sont doux, plus les insectes qui pullulent en période chaude bénéficient d'une durée vectorielle allongée. C'est particulièrement vrai pour des maladies comme la fièvre catarrhale ovine (FCO) ou la maladie hémorragique épizootique (MHE). Le réchauffement climatique risque donc d'accélérer la propagation des épidémies.

d) Les spécificités de la filière bovine

La France est un acteur majeur sur le marché européen des broutards14(*). Si 40 % d'entre eux sont engraissés en France, les autres sont exportés, principalement vers l'Italie pour les mâles et l'Espagne pour les femelles. Aussi, la production de broutards s'accompagne de nombreux mouvements d'animaux, que ce soit lors du regroupement d'animaux en provenance de plusieurs élevages, lors de leurs ventes dans des foires ou lors de leur exportation à l'étranger. La mise en oeuvre des mesures visant à contrôler la DNC met à mal cette filière et montre sa vulnérabilité face aux risques sanitaires.


* 9 Un propriétaire terrien loue ses prairies à un éleveur pour faire paître ses animaux.

* 10 Les animaux sont envoyés en pâturage d'été sur des parcelles de montagne pour profiter des ressources fourragères naturelles.

* 11 La sensibilité mesure la capacité des tests à détecter correctement les individus vraiment malades (ou positifs). Plus la sensibilité est élevée, plus le risque de faux négatif est faible.

La spécificité mesure la capacité des tests à identifier correctement les individus qui n'ont pas la maladie ou l'infection recherchée. Plus la spécificité est haute, plus le risque de faux positif est faible.

* 12 Il s'agit des kits sérologiques ELISA.

* 13 Ils permettent de détecter la réponse anticorps induite par l'infection virale.

* 14 Un broutard est un veau mâle ou femelle, né d'une vache allaitante avec laquelle il reste jusqu'au sevrage, nourri au lait et à l'herbe jusqu'à son atelier d'engraissement.

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