Propos introductif de Céline Bardet,
fondatrice et présidente de l'ONG
« We are not weapons of war » (WWoW)

Avant tout, je tiens à remercier chaleureusement la délégation aux droits des femmes du Sénat de son invitation et de l'organisation de ce colloque. C'est un honneur de prendre part à vos travaux.

Je souligne à mon tour l'engagement très fort de votre délégation face au fléau des violences sexuelles commises en temps de guerre, engagement que je tiens à saluer.

Pramila Patten, que vous avez citée et à qui, pas plus tard qu'hier, je parlais de notre colloque, m'a chargée de vous transmettre ces quelques mots : « Il est extrêmement important que les représentations nationales organisent des événements autour de ce sujet essentiel, notamment pour des raisons de pédagogie. » En effet, il est essentiel que l'on comprenne bien ce dont on parle.

« We are not weapons of war », ONG française créée il y a dix ans, se consacre tout particulièrement à la question des violences sexuelles liées aux conflits.

Si nous sommes réunis aujourd'hui, c'est pour rappeler une réalité fondamentale : les violences sexuelles sont une arme de guerre. Chacun doit en prendre conscience : c'est ainsi que l'on pourra apporter la réponse la plus efficace.

Au même titre qu'un drone ou qu'une kalachnikov, le viol est une arme destinée à annihiler l'ennemi, que ce soit lors d'un conflit ou d'une crise, ou encore sur les routes migratoires, que l'on oublie souvent, alors que plus de 90 % des personnes empruntant ces routes subissent des violences sexuelles. Ces dernières ne sont pas des actes isolés. Elles relèvent de stratégies délibérées.

Ces violences sont organisées et planifiées, parfois même ordonnées. Elles doivent être nommées, comprises, combattues et jugées comme telles.

Tout d'abord, les violences sexuelles ne sont pas l'expression d'un assouvissement sexuel ou d'une pulsion. J'ai insisté sur ce point il y a quelques semaines lors du procès de Roger Lumbala, chef de milice et homme politique congolais poursuivi pour complicité de crimes contre l'humanité, dont l'acte d'accusation incluait des viols et des violences sexuelles. Cet homme a été poursuivi et condamné à ce titre par la France. J'ai souligné devant le président de la cour d'assises et devant les membres du jury que les violences sexuelles et le viol, en temps de guerre comme en temps de paix, ne relèvent pas de pulsions, mais d'une prise de pouvoir sur l'autre.

Lors des conflits, ces actes sont commis avec une extrême violence. Je travaille dans les deux pays dont nous allons parler aujourd'hui, à savoir le Soudan et l'Ukraine. En Ukraine, les violences sexuelles s'accompagnent d'actes de torture : on viole les femmes en leur écrasant la mâchoire à coups de marteau. Si je donne cet exemple, c'est pour que chacun comprenne bien ce dont nous parlons.

Dans notre livre blanc sur l'Ukraine, nous soulignons que, si ces violences frappent en grande majorité les femmes et les filles, les hommes et les enfants ne sont pas pour autant épargnés. Les deux tiers des violences sexuelles commises depuis le début de la guerre, en 2022, concernent ainsi des hommes.

Les violences sexuelles sont utilisées comme une arme à part entière : elles sont une arme d'humiliation, de terreur et de destruction, un outil de torture et d'emprise. Elles s'inscrivent dans des stratégies de nettoyage ethnique, par exemple en Bosnie-Herzégovine ; dans des logiques de génocide, comme au Rwanda. Elles ont été mises en oeuvre contre les Yazidis et au Tigré, comme dans d'autres stratégies tendant à réduire à néant une partie de la population ; dans des stratégies politiques assumées visant à mettre à bas tel ou tel opposant, tel adversaire taxé de révolutionnaire, par exemple en Libye et en Syrie. Parfois, elles répondent aussi à des intérêts économiques et territoriaux. Depuis plus de trente ans, la RDC fait ainsi face à l'utilisation des violences sexuelles, sous différentes modalités, de la part de l'armée comme des milices.

Ces armes sont aussi employées par des groupes terroristes comme Boko Haram, au nord-est du Nigeria, où des femmes sont enlevées pour devenir des esclaves sexuelles. De même, au Soudan, des femmes sont données aux membres de milices ou à d'autres combattants encore. Le Hamas - on l'a vu à la suite du 7 octobre - comme Daesh, en Irak et en Syrie, suivent des logiques similaires.

Bref, les violences sexuelles sont une bombe à déflagration multiple.

Je le rappelle très régulièrement, le viol n'est pas plus ou moins grave qu'un autre acte de violence commis en temps de guerre. Ce qu'il a de singulier, c'est qu'il touche la victime et, au-delà, toute sa famille, d'autant qu'il a souvent lieu en public, parfois même dans la rue. Il n'est pas rare que les femmes soient violées devant leur mari ; les filles devant leurs pères et leurs frères, impuissants à les défendre. C'est la famille, la communauté et la Nation qui sont alors touchées. En Ukraine, on observe très bien, à ce titre, la volonté d'annihiler la Nation tout entière.

Pourquoi en parler, dans cette enceinte, aujourd'hui ? Parce que le viol est devenu une arme systématique des conflits contemporains. On ne connaît pas l'ampleur précise du phénomène. D'ailleurs, si, en tant que juriste et enquêtrice criminelle internationale, j'ai commencé à m'intéresser à ce problème il y a dix ans, c'est parce que l'on en parlait très peu, parce qu'il était très mal documenté. Le recueil des témoignages, donc la mesure de l'ampleur du phénomène à travers le monde, pose en soi problème. Voilà des années que nous demandons des financements pour mener une étude mondiale.

Il s'agit en particulier d'analyser le mode opératoire. Mieux on comprendra comment cette arme est utilisée, mieux on pourra lutter contre elle. Pour l'heure, les violences sexuelles sont l'un des crimes les plus largement impunis. C'est aussi une raison pour laquelle elles prolifèrent.

J'ai travaillé pendant des années dans les Balkans. Un charnier finit toujours par être découvert, et l'on retrouve tôt ou tard des preuves. À l'inverse, le viol laisse peu de preuves et il est entouré d'un silence, qui est sociétal. Les survivantes et les survivants ont envie de parler, mais ils ont besoin d'être sécurisés ; ils veulent l'assurance que leur histoire ne sera pas divulguée ici ou là, car ils font face au poids considérable de l'humiliation et de la stigmatisation.

C'est le travail que nous menons au sein de notre ONG ; mais, en parallèle, il est indispensable de mener un effort de documentation.

La lutte contre l'impunité est également un enjeu essentiel. À cet égard, je tiens à saluer la présence d'Isabelle Rome, qui viendra clore nos travaux de cette après-midi. Nous ne sommes pas face à un dommage collatéral, mais face à un phénomène relevant d'une stratégie, que l'on est tout à fait en mesure d'arrêter.

Nous avons eu l'immense honneur de représenter la France en mars 2024 au sein de la Commission de la condition de la femme (CSW) des Nations unies, à New York, en organisant un colloque relatif à ces questions. En la matière, l'Assemblée nationale et le Sénat français sont très engagés. Je ne néglige pas non plus les initiatives prises par Aurore Bergé, ministre déléguée chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes, Jean-Noël Barrot, ministre de l'Europe et des affaires étrangères, ainsi qu'Isabelle Rome, ambassadrice des droits de l'homme, qui a bien voulu m'accompagner en Ukraine l'année dernière.

Nous vivons dans un monde extrêmement violent : ce début d'année le confirme une fois de plus. Contrairement à certains préjugés, le viol de guerre n'a pas de culture ; il n'a pas de continent ; il n'a pas de religion. Les cartes parlent d'elles-mêmes. Une survivante burundaise m'a dit à ce propos : « Le viol de guerre n'a pas de dieu. » Cette formule m'a beaucoup marquée.

Les violences sexuelles perpétrées lors des conflits sont inimaginables et inacceptables dans une société moderne. Nous devons nous dresser face à ce fléau. Je vous invite tous à écouter les survivantes et les survivants, qui, grâce aux efforts accomplis, parlent de plus en plus. Il s'agit là d'une obligation non seulement morale, mais politique.

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