1ère table ronde consacrée au viol comme « tactique de guerre »
au Soudan

Table ronde animée par Colombe Brossel,
sénatrice de Paris (Ile-de-France),
présidente déléguée pour le Soudan du groupe interparlementaire d'amitié France-Pays de la Corne de l'Afrique

Madame la présidente, Madame Bardet, merci de vos propos introductifs.

Si nous avons choisi de commencer par l'exemple du Soudan, c'est parce que ce qui se joue dans ce pays est à la fois d'une violence extrême et d'une invisibilité sidérante.

Le conflit soudanais est l'un de ceux dont on parle le moins - c'est un conflit réellement oublié et invisibilisé -, alors même que les violences sexuelles y sont utilisées de manière massive, délibérée et répétée.

Depuis avril 2023, le Soudan est plongé dans une guerre d'une brutalité inouïe opposant les forces du gouvernement militaire de Khartoum et les paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR). Au milieu de ce chaos, les femmes sont délibérément prises pour cibles et les violences sexuelles sont utilisées comme une véritable arme de terreur.

Les quelques rares témoignages qui nous parviennent du Soudan, notamment du Kordofan, à l'est du Darfour, où les Nations unies alertent face au risque d'un « nouveau El Fasher », font état de viols collectifs, d'esclavage sexuel, d'enlèvements, de violences commises en public, parfois sous les yeux des familles - Céline Bardet l'évoquait à l'instant.

Ces crimes ne sont pas isolés. Il ne s'agit pas non plus de dommages collatéraux d'autres violences. Je le souligne à mon tour, ils s'inscrivent dans une stratégie délibérée qui vise à terroriser les populations, à provoquer des déplacements massifs - on dénombre plus de 13 millions de déplacés selon la Cour pénale internationale (CPI) - et à briser les communautés.

Ces violences sexuelles ne surgissent pas de nulle part. Elles s'inscrivent dans une indéniable continuité historique. Les crimes commis aujourd'hui font écho à ceux documentés lors du conflit du Darfour dans les années 2000, lesquels sont restés pour l'essentiel impunis. L'impunité passée nourrit directement les violences d'aujourd'hui.

Dans un État où les institutions judiciaires sont pour ainsi dire inexistantes, où l'accès à l'aide humanitaire est entravé, notamment par l'insécurité, où les survivantes sont confrontées à la peur, à la honte et au rejet, l'enjeu n'est pas seulement la dénonciation ; c'est aussi la documentation, la protection des victimes, la possibilité même de la justice, voire de la réparation. Nous y reviendrons bien sûr au cours de cette table ronde.

Si la documentation de ces crimes de guerre relève d'un devoir de vérité, elle est aussi et surtout l'unique moyen de lutter réellement contre l'impunité des exactions commises, par les paramilitaires comme par l'armée régulière, en réunissant des preuves qui permettront de juger les responsables.

Nous allons traiter de ces enjeux majeurs en abordant plusieurs questions essentielles : comment documenter ces crimes, malgré le chaos qui règne sur le terrain ? Comment accompagner les survivantes, alors même que les structures médicales sont inaccessibles ou détruites ? Quels leviers juridiques et politiques peut-on actionner face à l'impunité ? Enfin, quelle est la responsabilité de la communauté internationale, face à cette guerre que le monde préfère manifestement ignorer et qui semble avoir disparu de l'agenda diplomatique ?

Parler du Soudan aujourd'hui, c'est rappeler que l'oubli et le silence sont les alliés de l'impunité. C'est aussi affirmer que les survivantes soudanaises ont droit à la reconnaissance des violences subies, à la protection et à la justice.

Pour approfondir ces différents sujets, trois orateurs vont intervenir à tour de rôle, et je les remercie vivement de leur participation.

Tout d'abord, nous entendrons Abdullahi Hassan, chercheur d'Amnesty International basé à Nairobi, qui interviendra en visioconférence. Puis maître Omer Awadallah, avocat, cofondateur du Réseau des juristes soudanais, aujourd'hui réfugié en France, prendra la parole, suivi de Baptiste Chapuis, responsable des programmes et du plaidoyer international à l'Unicef France.

Monsieur Hassan, vous êtes le principal contributeur du rapport publié en avril 2025 par Amnesty International sur les violences sexuelles à l'encontre des femmes et des filles au Soudan, rapport intitulé They raped us all - en français, Ils nous ont toutes violées. Vous allez nous présenter les principales conclusions de ce travail d'ampleur.

INTERVENTION D'ABDULLAHI HASSAN,
CHERCHEUR D'AMNESTY INTERNATIONAL BASÉ À NAIROBI

C'est un plaisir et un honneur pour moi de prendre part à cette importante table ronde.

Il est urgent d'apporter une réponse au conflit soudanais, qui continue de faire rage. Des dizaines de milliers de personnes ont été tuées à travers le pays. On déplore davantage encore de blessés. Plus de 12 millions de personnes ont dû fuir leur foyer - on estime à 8 millions le nombre de personnes déplacées à l'intérieur du pays et à 4 millions le nombre de ceux qui ont fui dans les pays voisins.

Le Soudan est au coeur de la plus grande crise de déplacement et de la pire crise humanitaire au monde. L'armée soudanaise et les FSR multiplient les tueries de masse, les enlèvements et les violences sexuelles. De part et d'autre, l'on constate maintes violations du droit international, des droits de l'homme et du droit humanitaire.

En octobre 2025, les FSR ont ainsi perpétré des tueries de masse, des violences sexuelles et des enlèvements contre rançons dans la ville d'El Fasher, dans le Darfour du Nord. Malgré les propositions de cessez-le-feu adressées par les médiateurs du Quad, groupe mené par les États-Unis, les combats continuent dans la région du Kordofan.

Depuis avril 2023, l'armée régulière et les FSR se livrent à des atrocités contre les femmes et les filles. On constate nombre de violences sexuelles - viols, viols en groupe, agressions et même esclavage sexuel. On déplore également des tueries de civils, des massacres de communautés, en particulier dans l'ouest et plus récemment dans le nord du Darfour, à El Fasher - et je ne parle pas des pillages, des destructions de biens et d'infrastructures civiles ou des blocages de convois humanitaires.

Les femmes et les filles souffrent tout particulièrement. Aux maux que subit la population tout entière s'ajoutent pour elles les violences sexuelles, commises notamment par les combattants des FSR et des milices alliées, en particulier les milices nomades arabes.

Je le répète, ces actes sont commis par les deux parties : en 2023, dans l'est du Tchad, nous avons entendu des femmes et des filles qui, au début du conflit, avaient subi des violences de part et d'autre. Les organisations internationales et différents organes des Nations unies ont également fait état de nombreux viols, notamment de viols collectifs.

Au titre du rapport publié par Amnesty International en avril 2025, j'ai moi-même interviewé un certain nombre de femmes et de filles qui se trouvaient en Ouganda après avoir fui le Soudan. Ce rapport, qui couvre la période avril 2023-octobre 2024, illustre, malgré des chiffres à l'évidence sous-estimés, l'étendue des violences commises et l'utilisation du viol comme arme de guerre.

Toutes les femmes et les filles que nous avons entendues dans ce cadre nous ont dit que les violences qu'elles avaient subies avaient été commises par les FSR - violences et agressions sexuelles, viols collectifs et esclavage sexuel, dans les villes et villages du Soudan, à Khartoum comme dans le Darfour, en particulier dans le sud, le nord et l'ouest de ce territoire. Le but est d'humilier les femmes et d'exercer un pouvoir sur elles, mais aussi de déplacer de force les familles et les communautés.

Nous avons documenté onze cas de viols et de viols collectifs commis contre trente-six femmes et filles, deux cas d'esclavage sexuel et quatre cas d'agression sexuelle. En outre, en octobre 2025, quand les FSR se sont emparées de El Fasher, nous avons pu interviewer à distance plus de vingt femmes et filles ayant subi des actes de violences sexuelles de la part des FSR. Les cas sont bien sûr beaucoup plus nombreux, et les violences continuent, au nord du Darfour et dans le Kordofan.

Ces viols vont de pair avec divers actes de torture - coups, plaies infligées par l'emploi de lames aiguisées, ébouillantements, etc.

Nombre des viols collectifs documentés ont été commis devant les membres de la famille. Quand ces derniers ont tenté de s'interposer, eux-mêmes ont été battus, voire assassinés. Un jeune de 11 ans a été tué pour avoir supplié un soldat des FSR de ne pas violer sa mère.

À de nombreuses reprises, femmes et filles ont été violées par plusieurs hommes, à tour de rôle. Des femmes ont été violées devant leur mari, leurs enfants ou des proches, à l'intérieur de leur domicile ou dans d'autres lieux, où elles ont été détenues pendant plusieurs jours - on peut alors bel et bien parler d'esclavage sexuel. Toutes celles qui ont tenté de résister ont été soumises à la torture, à tel ou tel traitement inhumain ou dégradant.

Au sein d'Amnesty International, nous avons analysé de nombreux exemples de blessures physiques - problèmes physiologiques, problèmes rénaux, difficultés à marcher ou encore règles irrégulières. S'y ajoutent des traumatismes psychologiques et des pertes de mémoire.

J'insiste, en parallèle, sur la difficulté d'accès aux services de santé, notamment de santé sexuelle et reproductive. Les hôpitaux soudanais sont à 90 % hors d'état de fonctionnement. Aucune des victimes que nous avons interviewées n'a pu recourir aux services médicaux, à un soutien psychologique ou même à la police. Non seulement les combats continuent de faire rage, mais elles ont peur de la stigmatisation et même des représailles, y compris de la part des autorités.

Les membres de la famille, témoins de ces scènes, subissent eux aussi un traumatisme et redoutent, de même, le jugement de la communauté ainsi que les représailles. Aucune des victimes que nous avons entendues n'a signalé aux autorités les agressions qu'elles ont subies.

Nous avons la mission d'être leur porte-parole. Premièrement, toutes les victimes demandent des examens et des soins médicaux immédiats. Deuxièmement, dans les camps comme au Darfour, elles veulent être protégées face aux violences à venir. Troisièmement et enfin, elles veulent que justice soit faite. Elles veulent que les criminels soient punis, que les responsables soient traduits en justice.

Nous aboutissons à la conclusion suivante : ces violences sexuelles, quelles qu'elles soient, sont de véritables crimes de guerre. Constatées dans l'ensemble du pays, elles sont commises par l'armée régulière comme par les FSR, en toute connaissance de cause.

Je rappelle, enfin, les recommandations que nous exprimons.

La protection de populations civiles doit être renforcée. Une pression diplomatique régionale et internationale doit être exercée, de manière coordonnée, sur les FSR comme sur l'armée régulière, pour mettre fin aux crimes et aux attaques contre les populations civiles, y compris les violences sexuelles. La pression doit peser sur toutes les parties prenantes.

En parallèle, il faut renforcer le soutien humanitaire et rompre les blocus, notamment pour que les femmes aient accès aux services de santé sexuelle et reproductive.

Il faut également sensibiliser l'opinion au conflit en cours au Soudan, parler de ces violences dans de nombreux cercles. En ce sens, je me réjouis que le Sénat français se saisisse de ce sujet.

Il faut renforcer l'embargo contre les armes au Darfour et l'étendre au reste du Soudan : c'est le seul moyen de protéger les civils, dont les femmes et les filles.

Il faut que les Émirats Arabes unis cessent de soutenir les FSR, dont ils sont l'un des principaux pourvoyeurs d'armes.

Enfin, il faut renforcer la réponse pénale et les réparations pour les survivants. Il faut davantage de missions d'établissement des faits, notamment de la part de l'ONU. C'est ainsi seulement que l'on pourra mesurer l'étendue des atrocités commises.

Il faut renforcer les moyens d'enquête de la CPI et étendre les enquêtes menées au reste du Soudan. Les trois mécanismes de redevabilité en vigueur au Soudan doivent être maintenus. Le Conseil de sécurité ne doit pas cesser de s'intéresser à la situation du Darfour. S'ils se rendent dans d'autres pays, les coupables doivent être arrêtés et traduits en justice, pour répondre de leurs crimes.

Au-delà, il faut mobiliser l'opinion publique, notamment en France, pour renforcer la solidarité avec les survivantes.

Les organisations de femmes leaders du Soudan, qui se battent pour les droits des femmes dans leur pays, accomplissent un travail formidable. Le 15 avril marquera le troisième anniversaire de la guerre : ce sera l'occasion de mettre l'accent sur ce conflit. La date du 19 juin, journée internationale pour l'élimination de la violence sexuelle en temps de conflit, ne doit pas non plus être négligée. Enfin, l'ensemble des gouvernements doivent se mobiliser, en particulier pour que les Émirats arabes unis mettent fin à leur soutien militaire aux FSR.

De nouveau, je tiens à vous remercier de votre invitation.

Mme Colombe Brossel. - C'est nous qui vous remercions du très important travail de documentation que vous accomplissez. L'intervention de M. Omer Awadallah, cofondateur du Réseau des juristes soudanais, fera très certainement écho à vos propos.

INTERVENTION DE MAÎTRE OMER AWADALLAH,
AVOCAT, COFONDATEUR DU RÉSEAU DES JURISTES SOUDANAIS

Merci de m'avoir convié à évoquer une guerre trop souvent oubliée, qui se déroule loin des caméras et de l'attention internationale, mais qui, par ses conséquences humaines, est l'un des plus graves conflits de notre époque.

J'y insiste à mon tour, le viol est utilisé au Soudan comme une arme de guerre, destinée à terroriser les populations et à détruire le tissu social à long terme. À cet égard, le rapport de M. Abdullahi Hassan est tout à fait éclairant.

Au total, plus de 12 millions d'habitants de ce pays sont exposés au risque de violences sexuelles, principalement des femmes et des filles. Pour la seule année 2024, 221 cas de viols d'enfants ont été recensés. En outre, 368 cas de violences sexuelles ont été documentés, pour 521 victimes répertoriées, en mai 2025, et 1 294 cas de violences sexuelles ont été documentés depuis le début de la guerre, en particulier de la part des FSR, notamment au Darfour.

Ces chiffres ne représentent bien sûr qu'une partie de la réalité, d'autant qu'au Darfour ou au Kordofan rien ne permet de signaler ces crimes, que la stigmatisation est à l'oeuvre et qu'il n'y a pas de soutien médical ou psychologique. Les survivantes n'ont aucune garantie de protection.

Au Soudan, les violences sexuelles ne se limitent pas aux viols. S'y ajoutent les enlèvements, l'esclavage et l'exploitation sexuels, ainsi que les actes de torture. Des victimes sont enlevées et déplacées d'une région à l'autre, puis vendues et exploitées comme « butins de guerre », comme le disent cyniquement certains.

En outre, l'aide humanitaire est parfois instrumentalisée, dans les zones contrôlées par les FSR comme dans les territoires relevant de l'armée régulière. L'accès à la nourriture, aux soins médicaux ou encore aux laissez-passer est conditionné à des faveurs sexuelles.

Ces crimes risquent fort de se répéter dans d'autres régions, si l'on n'engage pas rapidement une action déterminée. Sans intervention internationale, les violences se reproduiront encore et encore, dans tel ou tel territoire.

Il faut mettre fin à l'impunité. Il faut faire pression pour que l'aide humanitaire soit distribuée sans contrôle armé. Il faut offrir une véritable protection aux femmes et aux filles en assurant des soins médicaux et psychologiques, en déployant un mécanisme de signalement réellement accessible et confidentiel.

Je ne désespère pas que les coupables répondent un jour de leurs crimes devant la justice. Nous faisons face à une crise humanitaire et morale majeure, qui tend à détruire la société soudanaise dans ses fondements mêmes. Agir au Soudan, c'est sauver des vies en prévenant de nouveaux crimes. Le silence a un prix que les femmes et les enfants soudanais n'ont que trop lourdement payé.

INTERVENTION DE BAPTISTE CHAPUIS,
RESPONSABLE DES PROGRAMMES ET DU PLAIDOYER INTERNATIONAL
DE L'UNICEF FRANCE

Mme Colombe Brossel. - Je vous remercie. Je cède maintenant la parole à Baptiste Chapuis, qui est responsable de plaidoyer international à l'Unicef. Chacun connaît les actions que mène cette ONG.

Monsieur Chapuis, vous exercez depuis plusieurs années une mission de lobbying au sujet du Soudan, où l'Unicef est aussi présente que possible pour accompagner les populations, et notamment les enfants. Je vous laisse nous exposer le point de vue de l'Unicef sur la situation et les besoins que vous avez identifiés.

M. Baptiste Chapuis. - Je remercie sincèrement la délégation sénatoriale aux droits des femmes de donner la parole à l'Unicef dans le cadre de ce colloque.

Je prolongerai le propos des deux orateurs précédents, en apportant une vision d'humanitaire et d'opérateur de terrain. Mon intervention portera sur les violences sexuelles au Soudan, et en particulier sur celles, innommables, qui sont commises sur des enfants.

Contrairement à ce que l'on pourrait penser, les petites filles sont loin d'être les seules victimes, comme le montre un rapport publié en mars 2025 portant sur les deux premières années du conflit. Ce rapport d'une vingtaine de pages s'intitule Une crise de la violence sexuelle sur les enfants. Je m'y référerai au cours de mon intervention et je vous encourage tous à le consulter.

J'articulerai mon propos en trois parties. Tout d'abord, je rappellerai le contexte soudanais pour montrer comment une dynamique conflictogène, combinée à une crise humanitaire, peut non seulement aggraver, mais aussi perpétuer les violences sexuelles. Ensuite, je vous présenterai les conclusions du rapport que je viens de mentionner afin de décrire l'ampleur du phénomène. Enfin, j'adresserai quelques recommandations précises à la France, et notamment au ministère de l'Europe et des affaires étrangères, sur le rôle que peut jouer un État comme le nôtre dans un cas comme celui du Soudan.

En ce qui concerne le contexte, je ne vous abreuverai pas de chiffres, mais 33 millions de personnes ont besoin d'aide humanitaire au Soudan, dont plus de 60 % sont des enfants. Le conflit en cours a conduit à l'une des plus graves, si ce n'est la plus grave crise de déplacements forcés de populations au monde. Nous verrons à quel point cette dynamique précarise les populations et les rend vulnérables aux violences sexuelles, en particulier les enfants.

L'Unicef est présent dans tout le Soudan depuis plusieurs décennies. Nous avons pris part à la mission d'évaluation de la sécurité que l'ONU a pu mener à El Fasher le 26 décembre après de longues négociations. Nos équipes ont ainsi pu constater l'ampleur du phénomène que je vais vous présenter.

Nous défendons une approche holistique des droits de l'enfant. Pour traiter la question des violences sexuelles, la réponse doit mobiliser les champs de la santé, de l'éducation, de l'aide alimentaire, de la ressource en eau, de la protection et du soutien psychosocial.

Depuis la prise d'El Fasher, la situation s'est considérablement dégradée. Nous parlons d'une zone grise en matière de collecte de données. À cet égard, il était très important de donner la parole à Amnesty International pour montrer à quel point cette collecte de données permet de briser le cycle du silence et de redonner la parole aux personnes concernées.

Le contexte est déterminant pour comprendre la situation humanitaire au Soudan : l'effondrement des services essentiels, l'absence de sécurité, l'impunité, la fragmentation du tissu social et les déplacements forcés massifs créent un environnement dans lequel les violences sexuelles explosent.

J'en viens à la deuxième partie de mon exposé, sur les conclusions du rapport que j'ai mentionné. Celui-ci donne des chiffres sur une réalité innommable, celle de la généralisation des violences sexuelles sur les enfants, comme c'est le cas, cela vient d'être rappelé, en République démocratique du Congo.

Au Soudan, l'Unicef constate une situation d'une gravité exceptionnelle. Entre janvier 2024 et février 2025, parmi les milliers de viols qui ont été commis, 221 cas de viols d'enfants ont été recensés. Nous estimons que ce chiffre ne représente en réalité que 4 % des cas de viols d'enfants. En effet, en cas de conflit, seul un viol sur dix est signalé, que ce soit par peur de la stigmatisation ou à cause de l'effondrement des services et de l'absence d'accès à l'aide humanitaire.

Comme l'a rappelé Céline Bardet, le silence prospère sur le chaos engendré par les conflits et les crises. Les conflits armés et les barrières à l'accès humanitaire décuplent les cas de violences sexuelles.

Parmi les enfants survivants qui ont été identifiés, 60 % sont des filles et 40 % sont des garçons. Près d'un tiers des victimes de viol avaient moins de 10 ans, et - c'est la réalité la plus innommable de ce rapport - plusieurs dizaines de cas concernent des nourrissons. En effet, des viols ont été commis sur des enfants de moins de 1 an, parfois de manière collective, lors d'attaques de villages, de pillages ou de déplacements forcés de population.

Le schéma du déplacement forcé de population est utilisé comme une tactique de guerre pour entraîner une précarisation. Les violences sexuelles ont pour objet de terroriser les civils, de contraindre les communautés à fuir et de punir des groupes considérés comme adverses. L'idée est de briser durablement les structures familiales et sociales. C'est ce que l'on appelle la déstructuration du lien familial et social.

Comme l'a rappelé Abdullahi Hassan, dans de nombreux cas, les enfants ont été agressés sous les yeux de membres de leur famille. Les violences sexuelles n'englobent pas que les viols. Des milliers de filles et d'adolescentes ont été enlevées, retenues plusieurs jours, voire plusieurs semaines, au cours desquels elles ont été soumises à des violences répétées. Ces éléments attestent du caractère systémique des violences commises au Soudan.

Du point de vue humanitaire, les violences sexuelles emportent trois types de conséquences pour les enfants qui les subissent et leur famille.

Le premier type de conséquence est d'ordre physique : blessures graves, infections sexuellement transmissibles, grossesses précoces... Je n'y reviens pas plus longuement, car les orateurs précédents l'ont déjà décrit.

Le second est d'ordre psychologique : traumatismes profonds, troubles du développement chez les plus jeunes victimes, syndromes de stress post-traumatique... De nombreux enfants font encore des cauchemars des années après les faits.

Le troisième, moins visible, est d'ordre social : une stigmatisation massive, notamment des enfants nés de viols. L'Unicef a tenu à mettre l'accent sur ces enfants, car ils sont particulièrement vulnérables. Ils sont parfois abandonnés, exclus, et peuvent être dépourvus de statut juridique clair. À cet égard, la réunification familiale peut constituer une réponse déterminante.

L'absence d'accès humanitaire n'est pas seulement une stratégie pour affamer une population ; c'est aussi une stratégie pour précariser et rendre plus vulnérables les victimes de violences sexuelles. Je vais vous donner un chiffre que je trouve, à titre personnel, particulièrement marquant : en 2024, 60 % des tentatives d'acheminement d'aides de l'Unicef ont été soit entravées, soit bloquées, pour des raisons administratives - il manquait un tampon sur un papier -, logistiques ou sécuritaires. De nombreux convois ont été attaqués.

Le fait de limiter la capacité d'agir des opérateurs, en particulier locaux, mais aussi internationaux, est une tactique pour empêcher la documentation des violences, la mise en place de programmes humanitaires adaptés et, surtout, la prise en charge des victimes sur le long terme.

Plusieurs types de programmes peuvent être déployés pour apporter une réponse holistique, et l'Unicef et ses partenaires soudanais s'y emploient.

Tout d'abord, les victimes demandent au premier chef une réponse médicale. C'est une question de dignité. Cette réponse médicale doit comporter un volet psychosocial et une prise en charge post-traumatique, et ce dès les premières heures. C'est la clé pour libérer la parole.

Ensuite, les actions préventives sont essentielles.

Il convient également d'apporter une réponse matérielle. Nous distribuons ce que nous appelons des kits de dignité, comprenant le nécessaire en matière d'hygiène pour se soigner au sein de la cellule familiale : des serviettes hygiéniques, de l'eau potable, des seaux... Ces éléments sont nécessaires pour réparer le corps et l'esprit.

Il est aussi important de proposer un accompagnement juridique sur le long terme.

En outre, il est essentiel de favoriser la réunification familiale. Au-delà des violences sexuelles, les rapts peuvent éloigner les enfants de leur famille sur le long terme. Le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), notamment, oeuvre pour réunir les enfants avec leur famille et reconstruire le tissu familial.

Enfin, je formulerai quatre recommandations.

La première est évidemment d'ordre diplomatique. Les violences sexuelles, notamment sur les enfants, doivent constituer une ligne rouge diplomatique. Nous avons évoqué la faiblesse du droit international, mais celui-ci est la seule chose qui reste aux victimes et aux personnes les plus vulnérables, car il nourrit l'espoir que des procès se tiendront un jour, même vingt ou trente ans après les faits, que ce soit devant la Cour pénale internationale ou devant les juridictions nationales.

La France peut et doit contribuer à apporter un message politique clair de tolérance zéro envers les violences sexuelles liées au conflit, en particulier au Soudan. Cela passe par la condamnation systématique des comportements des parties au conflit, mais aussi des sponsors de ces parties. En tant qu'opérateur humanitaire, la confidentialité des échanges m'oblige à une certaine discrétion, mais vous comprenez à qui je fais référence dans le cas du Soudan.

La deuxième recommandation est de prioriser, dans notre réponse humanitaire et budgétaire, les services centrés sur les survivants et adaptés à l'âge des enfants. Concrètement, cela implique de restaurer et d'étendre des services sûrs, confidentiels et accessibles. Dans un contexte de conflit armé, la confidentialité est indispensable pour libérer la parole, et il convient de rendre accessibles les services de soutien psychosocial, d'assistance juridique et d'accès à l'éducation.

L'éducation est l'un des secteurs les plus touchés par les coupes actuelles sur l'aide publique au développement, alors qu'il s'agit de l'un des outils les plus protecteurs dans le cadre de la lutte contre les violences sexuelles sur les enfants, du point de vue logistique, physique et psychologique.

En effet, de nombreuses études montrent l'effet direct de l'éducation sur la réduction du nombre de mariages forcés, de grossesses précoces et de violences fondées sur le genre. Or, à cause des déplacements forcés de population, 90 % des enfants soudanais n'ont plus accès à une éducation régulière.

J'ai parlé à dessein d'aide humanitaire et budgétaire : la France a coupé plus de 50 % de son aide au développement en l'espace d'un an. Ce sont autant de victimes de violences sexuelles qui ne seront pas identifiées, qui ne seront pas prises en charge, qui ne seront pas soignées. Nous ne pouvons pas lutter sérieusement contre les violences sexuelles si nous coupons massivement et durablement l'aide publique au développement. Malgré la situation dramatique, l'Unicef a été amputé en 2025 du tiers de son budget mondial.

La troisième recommandation est de soutenir en priorité les organisations locales et dirigées par des femmes. Investir dans la prévention et dans la protection, c'est investir dans le leadership local. Il est essentiel de s'appuyer sur des personnes qui connaissent le tissu communautaire. Il peut s'agir de chefs religieux, de maires, ou encore de mères de famille. Pour mener une action au long cours, il convient de soutenir les relais locaux, qu'il s'agisse d'acteurs communautaires ou de personnels de santé, qui sont en première ligne. La réponse n'est pas seulement humanitaire, elle est aussi sociétale.

Notre quatrième recommandation est de soutenir activement l'architecture judiciaire existante et les programmes de collecte de données. Je pense notamment au mécanisme de surveillance et de communication de l'information (Monitoring and Reporting Mechanism ou MRM) de l'ONU. Ce dispositif unique est peu connu. Il vise à documenter avec fiabilité les six violences graves qui peuvent être commises sur des enfants dans le cadre d'un conflit armé : recrutement et utilisation d'enfants ; meurtres et mutilations ; violences sexuelles ; attaques contre des écoles ou des hôpitaux ; enlèvements ; déni d'accès à l'aide humanitaire.

Ce mécanisme est soutenu financièrement par la France, et il doit l'être encore davantage, car il permet de déterminer à la fois le nombre d'enfants victimes et la façon d'adapter la réponse humanitaire localement pour qu'elle soit durable.

Je ne reviendrai pas sur la signature et la mise en oeuvre des plans d'action des Nations unies pour mettre fin aux violences sexuelles graves contre les enfants, qui ont notamment été évoqués par Céline Bardet.

Pour conclure, au Soudan, les violences sexuelles ne sont pas une conséquence secondaire du conflit, elles en sont une composante centrale. Tant que l'accès humanitaire restera entravé, tant que l'impunité prévaudra, et tant que la réponse humanitaire restera sous-financée, ces violences continueront de détruire des vies de femmes et d'enfants.

TEMPS D'ÉCHANGES

Mme Colombe Brossel. - Il me reste à vous remercier d'avoir sorti de l'ombre et rendu visibles les victimes les plus invisibles et invisibilisées du conflit. Il était important d'exposer la situation en cours au Soudan.

Je vous remercie également de nous avoir proposé des pistes de travail. Si elles ne sont pas révolutionnaires, elles exigent que la France fasse preuve de beaucoup de détermination, du point de vue diplomatique, mais aussi budgétaire. Pour ce qui nous concerne, il nous appartient d'exprimer notre solidarité avec les personnes qui font vivre, au Soudan et ailleurs, toutes les formes démocratiques.

Vous nous avez montré à quel point les violences sexuelles qui ont été subies relèvent non pas de dommages collatéraux, mais bien de crimes de guerre, qui devront un jour - nous ne perdons pas espoir - être traduits en justice.

Mme Dominique Vérien, présidente. - Nous sommes nombreux à avoir des questions à poser aux trois intervenants, mais, compte tenu de l'heure, je vous propose de les réserver à l'issue de la seconde table ronde, s'il nous reste du temps.

En attendant, je remercie chaleureusement Colombe Brossel, qui est à l'origine de ce colloque, en tant que présidente du groupe d'amitié France-Soudan. Il était important de mettre en avant ce conflit et ces déplacements de populations dont on ne parle pas, et d'affirmer que les femmes et les enfants victimes de violences sexuelles ne sont pas des victimes collatérales.

J'invite maintenant Nadia Sollogoub à me rejoindre. En sa qualité de présidente du groupe d'amitié France-Ukraine, nous l'avons tout de suite associée à notre démarche, car le sujet des violences sexuelles est également prégnant dans le cadre de la guerre en Ukraine. Elle va introduire notre seconde table ronde, consacrée aux violences sexuelles liées au conflit en Ukraine, et présenter nos trois intervenants, que j'invite également à me rejoindre.

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