C. DES ENTREPRISES ULTRAMARINES FRAGILES

1. Les entreprises des Drom-COM font face à des difficultés structurelles, à l'image de leurs territoires
a) Un différentiel de création de valeur ajoutée par rapport à l'Hexagone

La part des industries dans les Drom-COM demeure structurellement inférieure à celle effective dans l'Hexagone, réduisant directement le potentiel du caractère endogène de la croissance économique dont les gains de productivité sont plus fréquemment tirés vers le haut par l'industrie que par le secteur tertiaire ou agricole.

En conséquence, les économies des Drom-COM présentent des écarts de création de valeur ajoutée par entreprise par rapport à l'Hexagone. Seuls les secteurs de la construction, de l'hébergement et du tourisme tirent leur épingle du jeu. Cet indicateur permet de mesurer à quel point les entreprises se transforment pour gagner en productivité. Au niveau agrégé, la croissance de la valeur ajoutée s'explique majoritairement par la création ou la fermeture d'entreprises alors que dans l'Hexagone, la croissance repose principalement sur les entreprises pérennes.

Écart de taux de valeur ajoutée avec l'Hexagone en 2024202(*)

(en points de pourcentage)

Source : Mecss du Sénat, à partir des données de l'Iedom

b) Les difficultés des entreprises ultramarines à renforcer leur intensité capitalistique

La croissance du volume de production des entreprises des Drom-COM se fonde principalement sur l'embauche, plutôt que sur la recherche de gains de productivité203(*). De surcroît, les niveaux d'équipement et de valeur ajoutée par salarié est plus faible que dans l'Hexagone, en raison notamment de la faible taille des entreprises des Drom-COM car plus une entreprise grandit plus son intensité capitalistique augmente en conséquence.

Les entreprises des Drom-COM présentent en moyenne un taux d'endettement médian plus faible que les entreprises hexagonales. Elles investissent moins dans la modernisation de leur appareil productif et ne développent pas davantage leurs activités, par crainte de ne pas pouvoir trouver les effectifs adéquats pour accompagner la montée en charge de l'entreprise. De surcroît, elles ont tendance à faire preuve de précaution dans leur endettement afin de faire face au cycle de paiement de la commande publique, particulièrement long et irrégulier. Les entreprises des Drom-COM subissent en outre un coût du crédit plus élevé qu'en France hexagonale, supérieur en 2023 de six points en moyenne, s'élevant jusqu'à 11,89 points en Guyane204(*).

Cette situation ralentit d'autant plus le développement de nouvelles activités, et donc in fine la croissance de la productivité ou de la valeur ajoutée des entreprises.

Le secteur du commerce de détail a un poids plus important dans les Drom-COM. Les entreprises de plus de 250 salariés ne génèrent qu'une très faible activité en Outre-mer, en raison de leur faible nombre. L'étroitesse des marchés locaux explique que l'entreprise des Drom-COM est en moyenne plus petite que l'entreprise hexagonale, avec une création de valeur ajoutée en moyenne divisée par deux par entreprise. Les écarts existent dans tous les secteurs, à l'exception d'hôtellerie-restauration et des activités associatives.

Dans la chaîne de valeur, la part des consommations intermédiaires dans le chiffre d'affaires de l'entreprise est nettement supérieur à celui des entreprises hexagonales. Cet état de fait s'explique notamment par le poids des achats de matières premières dans le chiffre d'affaires. La rotation des stocks de marchandises est plus longue que dans l'Hexagone, induisant des coûts supplémentaires.

Écart de productivité avec l'Hexagone en 2024205(*)

(en milliers d'euros par personne)

Source : Mecss du Sénat 2026, à partir des données de l'Iedom

c) Les effets ambivalents des structures socio-économiques ultramarines sur la valeur ajoutée

Le partage de la valeur ajoutée s'effectue généralement plus favorablement aux salariés des Drom-COM qu'aux entreprises hexagonales, mais qui est neutralisée si on intègre la plus faible pression des cotisations sociales dans les Drom-COM que dans l'Hexagone.

Malgré les dispositifs fiscaux et sociaux qui visent à limiter le coût du travail pour les entreprises des Drom-COM, et qui permettent de limiter les écarts avec les entreprises hexagonales, les différences sectorielles du tissu des entreprises demeurent en partie incompressibles en raison des particularités socio-économiques propres à la géographie ultramarine.

Si les contraintes liées à l'insularité posent d'indéniables difficultés aux entreprises ultramarines, elles constituent également une protection face à la concurrence extérieure. L'étroitesse des marchés intérieurs des Drom-COM s'avère également dissuasive pour la concurrence extérieure, offrant des opportunités aux entreprises locales qui peuvent être davantage adaptées à la demande locale, en particulier en raison des particularités culturelles du profil de consommation des habitants des Drom-COM.

Les entreprises des Drom-COM peuvent donc mieux résister à la concurrence extérieure que les entreprises hexagonales. Entre 1998 et 2006, par exemple, ces entreprises ont gagné trois points de part de marché, particulièrement dans le secteur de la construction. Toutefois, en retour de balancier, les entreprises des Drom-COM ont structurellement des difficultés à accéder aux marchés extérieurs à leurs bassins traditionnels, et ce même dans leur propre environnement régional.

2. Les entreprises des Drom-COM présentent des taux de marge supérieures aux entreprises situées en France hexagonale

Les marges206(*) des entreprises des Drom-COM varient considérablement selon les secteurs, mais elles restent structurellement plus élevées que celles de l'Hexagone. L'ampleur de cet écart varie fortement d'un territoire à l'autre, comme le montre le tableau ci-après.

Taux de marge des entreprises par territoire en 2021

(en points de pourcentage)

Territoire

Taux de marge

Guadeloupe

33,8 %

Martinique

38,5 %

Guyane

35,8 %

La Réunion

35 %

Saint-Barthélemy et Saint-Martin

44,6 %

France hexagonale hors IDF

31,3 %

Île-de-France (IDF)

32 %

Source : Jean-Pierre Menanteau, Émile Blaison, Hippolyte Goutebroze, Agathe Rosenzweig, Fabienne Bartoli, Évaluation des mesures d'exonération de cotisations sociales spécifiques aux outre-mer, inspection générale des finances (IGF n° 2024-M-033-02), inspection générale des affaires sociales (Igas n° 2024-065R), novembre 2024

Note : le taux de marge est calculé en rapportant l'excédent brut d'exploitation sur la valeur ajoutée hors taxe

L'intégration verticale dans de nombreux secteurs, particulièrement dans les centrales d'achat, la logistique, le transport, le transit, le commerce de gros, et l'immobilier, défavorise la concurrence et peut permettre aux entreprises d'augmenter leurs prix sans craintes des effets sur la décision d'achat des consommateurs. Les marges brutes peuvent varier considérablement selon les produits, par exemple en étant de moins de 5 % pour les alcools et à plus de 30 % pour les produits d'entretien domestique207(*). Les marges sont également différentes en fonction de la taille des entreprises, plus faibles pour les PME que pour les ETI puis les grandes entreprises (GE).

Taux de marge médian en fonction de la taille de l'entreprise
par territoire en 2021

(en points de pourcentage)

Territoires

PME

ETI

GE

Guadeloupe

25 %

27 %

33 %

Martinique

26 %

32 %

41 %

Guyane

29 %

40 %

27 %

La Réunion

27 %

43 %

44 %

Saint-Barthélemy et Saint-Martin

25 %

N/D

26 %

France hexagonale hors IDF

22 %

26 %

21 %

Île-de-France (IDF)

21 %

27 %

31 %

Source : Jean-Pierre Menanteau, Émile Blaison, Hippolyte Goutebroze, Agathe Rosenzweig, Fabienne Bartoli, Évaluation des mesures d'exonération de cotisations sociales spécifiques aux outre-mer, inspection générale des finances (IGF n° 2024-M-033-02), inspection générale des affaires sociales (Igas n° 2024-065R), novembre 2024

Les circuits d'achat des entreprises, plus longs que dans l'Hexagone, se structurent autour d'une diversité de filières d'approvisionnement, avec de nombreux intermédiaires entre l'arrivée au port et la vente au détail. Cet état de fait conduit à un empilement de marges. En particulier, le niveau de rentabilité des grossistes est fréquemment supérieur à ceux constatés dans l'Hexagone.

En revanche, le sujet des marges arrière208(*) demeure peu exploré. Elles peuvent s'élever jusqu'à 25 % du chiffre d'affaires annuel d'une entreprise209(*).

À titre subsidiaire, il demeure toutefois inexact d'indiquer que les marges constituent la seule explication des prix plus élevés pratiqués dans les Drom-COM210(*). De surcroît, même dans les longues chaînes de valeur, le poids individuel de chaque intermédiaire ne constitue pas une variable explicative suffisante pour expliquer les écarts de prix. Il s'agit donc d'un phénomène cumulatif car collectif, et non strictement individuel dont une entreprise serait principalement responsable.

Le sujet de la compétitivité-prix des entreprises de Saint-Martin

L'absence de frontière physique entre la partie française et la partie néerlandaise expose directement les entreprises françaises à une concurrence sociale asymétrique : les cotisations patronales y sont en moyenne supérieures de 185 % à celles en vigueur côté néerlandais -- un écart qui se réduit à 35 % après application du dispositif Lodéom. Le tissu économique des îles du Nord, composé à plus de 90 % de très petites entreprises, avec un recours croissant au statut d'auto-entrepreneur, témoigne d'une fragilité structurelle qu'aggrave le long désintérêt des politiques publiques nationales, Saint-Martin ayant longtemps été administrée depuis la Guadeloupe. Le cyclone Irma, en septembre 2017, a achevé de révéler cette vulnérabilité, endommageant 95 % du bâti des îles du Nord pour un coût estimé à 1,9 milliard d'euros.

3. Les PME des Drom-COM présentent un écart défavorable de rentabilité financière par rapport à l'Hexagone en raison de leurs caractéristiques spécifiques211(*)

La rentabilité financière constitue un indicateur clé pour mesurer la performance des PME. Il permet d'évaluer la capacité d'une entreprise à rémunérer ses capitaux propres par son activité, reflétant sa solidité financière.

En 2022, la taille des PME dans les Drom (hors Mayotte) est en moyenne inférieure à celle des PME de même taille en France hexagonale.

Chiffre d'affaires moyen des TPE en France hexagonale et dans les Drom en 2022

(en millions d'euros)

Territoires

Chiffre d'affaires moyen

France Hexagonale

1,53

La Réunion

1,41

Martinique

1,38

Guadeloupe

1,34

Guyane

1,36

Source : « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », Insee Analyses, juillet 2025

Un plus faible chiffre d'affaires suppose une réserve financière plus financière moins importante en volume pour faire face à des chocs exogènes. En cas de baisse d'activité, les PME risquent d'atteindre plus facilement leur seuil de rentabilité.

Les PME ultramarines présentent un panorama de secteur d'activités plus réduit que dans l'Hexagone.

Nombre d'activités principales exercées (APE) par les PME
en Hexagone et dans les Drom en 2022

(en unités)

Territoires

Nombre d'activités principales exercées

France hexagonale

602

La Réunion

408

Martinique

347

Guadeloupe

370

Guyane

290

Source : « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », Insee Analyses, juillet 2025

Une aussi faible diversité limite la mutualisation des coûts entre les PME de différents secteurs économiques et est susceptible de limiter durablement l'innovation qui découle d'une collaboration intersectorielle212(*).

Dans les Drom, les PME consacrent une part plus élevée de leur chiffre d'affaires aux consommations intermédiaires, présentant un effet direct sur leur taux de valeur ajoutée213(*).

Consommations intermédiaires et taux de valeur ajoutée des entreprises des Drom et de l'Hexagone en 2022

(en unités)

Territoires

Part des consommations intermédiaires dans le chiffre d'affaires

Taux de valeur ajoutée

France Hexagonale

69,1

31,9

La Réunion

70,5

29,8

Martinique

71,9

28,9

Guadeloupe

73,1

27,8

Guyane

70,8

29,9

Source : Insee Analyses, « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », juillet 2025

Les économies des Drom sont principalement tournées vers la sphère présentielle, c'est-à-dire, par des activités tournées vers la demande locale. Les entreprises sont moins insérées dans des circuits de production à forte valeur ajoutée, diminuant directement la productivité du travail de ses salariés.

Part des entreprises de la sphère présentielle dans le chiffre d'affaires des entreprises des Drom et de l'Hexagone

(en points de pourcentage)

Source : Mecss du Sénat, à partir de données Insee

L'ensemble des éléments précités affecte négativement le taux de rentabilité financière des PME des Drom qui présentent en moyenne un taux de rentabilité financière inférieur à celui des PME de l'Hexagone.

Taux de rentabilité financière moyenne des entreprises des Drom
et de l'Hexagone en 2022

(en points de pourcentage)

Territoires

Taux de rentabilité financière

France Hexagonale

11,6 %

La Réunion

11,1 %

Martinique

10,1 %

Guadeloupe

8 %

Guyane

11,2 %

Source : Insee Analyses, « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », juillet 2025

Derrière ces moyennes, les taux de rentabilité financière peuvent considérablement varier. Ainsi, pour les 10 % des PME de Guyane présentant le taux de rentabilité financière le plus élevé, ce taux est supérieur de 3,9 % par rapport à celles de l'Hexagone214(*), en raison par exemple de la présence des activités spatiales. Le secteur du spatial contribue à hauteur de 15 % du PIB guyanais.

4. Une rentabilité préservée grâce au dispositif Lodéom

À partir des éléments comptables issus du fichier bancaire des entreprises (Fiben) et de la banque de données Eden, les taux de rentabilité215(*) des entreprises ultramarines n'apparaissent pas systématiquement supérieurs à ceux de l'Hexagone216(*). Par ailleurs, la rentabilité financière des entreprises des Drom-COM est parfois mécaniquement supérieure à celle des entreprises hexagonales en raison de la sous-capitalisation ultramarine.

Comme on le verra ci-après, le dispositif Lodéom joue un rôle essentiel, en permettant aux entreprises ultramarines de préserver leur rentabilité malgré les surcoûts liés à l'ultra-périphéricité217(*).


* 202 La Mecss n'a pas eu connaissance de données relatives aux COM.

* 203 Antoine Dreyer et Bertrand Savoye, « Une analyse comparative des entreprises des DOM et de la métropole », Économie et Statistique n° 462-463 - 2013, 1er janvier 2014.

* 204 Source : Jean-Pierre Menanteau, Émile Blaison, Hippolyte Goutebroze, Agathe Rosenzweig, Fabienne Bartoli, Évaluation des mesures d'exonération de cotisations sociales spécifiques aux outre-mer, inspection générale des finances (IGF N° 2024-M-033-02), inspection générale des affaires sociales (Igas N° 2024-065R), novembre 2024.

* 205 La Mecss ne dispose pas des données relatives aux COM.

* 206 La marge mesure la part du chiffre d'affaires qui reste après soustraction des coûts directs (coût d'achat des marchandises vendues ou coût de production). Elle exprime la rentabilité d'une vente ou d'une activité par rapport à son coût.

* 207 Autorité de la concurrence, avis n° 19-A-12 du 4 juillet 2019 concernant le fonctionnement de la concurrence en outre-mer.

* 208 La marge arrière désigne des remises, rabais ou compensations financières que les fournisseurs accordent aux distributeurs (supermarchés, grandes surfaces, etc.) après la vente des produits. Ces sommes sont versées en fin d'année ou selon des accords contractuels, et non au moment de l'achat.

* 209 Viviane Artigalas, Jocelyne Guidez, Micheline Jacques, Évelyne Perrot, Teva Rohfritsch, Dominique Théophile, La lutte contre la vie chère outre-mer : pansements ou vrais remèdes ?, délégation sénatoriale aux outre-mer, rapport d'information n° 514 (2024-2025), 3 avril 2025.

* 210 Autorité de la concurrence, avis n° 19-A-12 du 4 juillet 2019 concernant le fonctionnement de la concurrence en outre-mer.

* 211 « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », Insee Analyses, juillet 2025.

* 212 Mounir Amdaoud et Nadine Levratto, « Diversité sectorielle et croissance de l'emploi local en France », Économie et statistiques, 2024.

* 213 Le taux de valeur ajoutée se calcule en divisant la valeur ajoutée (valeur de la production diminuée de la somme des consommations intermédiaires) avec le chiffre d'affaires.

* 214 Insee Analyses, « Des écarts de rentabilité financière marqués par des différences structurelles entre les PME dans les DOM et en France métropolitaine », juillet 2025.

* 215 Le taux de rentabilité (ROI ou ROE) mesure l'efficacité globale de l'entreprise à générer des profits par rapport à ses investissements ou son capital.

* 216 Viviane Artigalas, Jocelyne Guidez, Micheline Jacques, Évelyne Perrot, Teva Rohfritsch, Dominique Théophile, La lutte contre la vie chère outre-mer : pansements ou vrais remèdes ?, Délégation sénatoriale aux outre-mer, rapport d'information n° 514 (2024-2025), 3 avril 2025.

* 217 « Même si elles étaient destinées initialement à soutenir l'emploi, les mesures d'exonération partielle des charges sociales ont compensé de façon indirecte les surcoûts de production qui grèvent les consommations intermédiaires et ont contribué par voie de conséquence à rééquilibrer la partie inférieure du compte de résultat des entreprises domiennes » (Antoine Dreyer et Bertrand Savoye, « Une analyse comparative des entreprises des DOM et de la métropole », Économie et Statistique n° 462-463 - 2013, 1er janvier 2014).

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