D. LES PROJECTIONS ÉCONOMIQUES DES DROM-COM À MOYEN ET LONG TERMES
L'économiste Olivier Sudrie a réalisé des projections à l'horizon 2050 des économies ultramarines au moyen du modèle Alto.
Le modèle suppose que le taux d'emploi de la population en âge de travailler (15-64 ans) s'alignerait en 2050 sur celui de l'Hexagone, soit à hauteur de 75 %.
1. Le scénario tendanciel d'Olivier Sudrie
Le scénario tendanciel se traduit par une croissance faible et une interruption de la convergence du PIB par habitant ou du niveau de vie.
Dans le scénario tendanciel, « la progression du PIB serait limitée à 0,5% par an seulement, soit à peu près du même ordre que la croissance démographique »218(*). Elle serait à peu près nulle à La Réunion, et même légèrement négative en Martinique et en Guadeloupe. La Guyane aurait une croissance annuelle de 1,3 %. Celle de Mayotte serait de 3,1 %, en raison d'une démographie favorable et d'un effet de rattrapage.
Croissance du PIB en volume des économies ultramarines de 2020 à 2050, selon les projections d'Olivier Sudrie (scénario tendanciel)
(en %)
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Évolution de la population |
Évolution du PIB |
Croissance annuelle du PIB correspondante |
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Déclin démographique |
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Martinique |
- 20 |
- 12 |
- 0,4 |
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Guadeloupe |
- 20 |
- 6 |
- 0,1 |
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Croissance démographique lente |
|||
|
La Réunion |
10 |
10 |
0,3 |
|
Croissance démographique soutenue |
|||
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Guyane |
40 |
50 |
1,3 |
|
Mayotte |
100 |
150 |
3,1 |
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Ensemble |
|||
|
Ensemble |
10 |
15 |
0,5 |
Source : D'après Olivier Sudrie, « Une modélisation des trajectoires de croissance à long terme des Outre-mer », Papier de recherche n° 218, Agence française de développement, septembre 2021
L'écart de PIB par habitant par rapport à la moyenne nationale cesserait en moyenne de se réduire. Cela s'expliquerait largement par la fin du processus de convergence à La Réunion, qui correspond à 40 % de la population des Drom. La poursuite du processus de convergence en Martinique et en Guadeloupe serait permise par le fait que la diminution de la population serait moins rapide que celle du PIB.
Écarts de PIB par habitant par rapport
à la moyenne nationale (1970-2050) :
scénario
tendanciel
(en points de pourcentage)
Le taux de croissance du PIB/hab. au niveau national a été fixé, par hypothèse, à 1,2 % par an entre 2020 et 2050.
Source : Olivier Sudrie, « Une modélisation des trajectoires de croissance à long terme des Outre-mer », Papier de recherche n° 218, Agence française de développement, septembre 2021
Dans le scénario tendanciel, l'écart de consommation par habitant des cinq Drom par rapport à l'Hexagone s'aggraverait même, passant de 21 % en 2020 à 42 % en 2050. Selon l'article, faire converger en 2050 leur niveau de consommation par habitant sur celui de l'Hexagone impliquerait notamment de porter leurs dépenses publiques à environ 100 % du PIB, ce qui n'est pas envisageable.
Ce scénario « ne manquerait de conduire à une administration presque totale des économies ultramarines, à l'opposé donc du souhait, maintes fois réitéré, de renforcer le caractère endogène de leur développement ». Il faudrait en effet soutenir la demande en doublant les dépenses publiques et augmenter la productivité globale des facteurs (capital et travail) de 1 % par an.
2. Une évolution de l'emploi différenciée
L'article n'indique pas de projections d'emploi ou de taux de chômage. Il anticipe néanmoins certaines évolutions.
À Mayotte, on constaterait un « chômage de masse croissant », de type « classique » (c'est-à-dire résultant d'une inadéquation entre rémunération et productivité), la croissance démographique rapide ne pouvant être absorbée du fait d'une capitalisation insuffisante.
En Guadeloupe (avec un pic en 2035) et en Martinique (jusqu'en 2035), du fait du déclin démographique la demande serait insuffisante, suscitant un chômage « keynésien » (c'est-à-dire résultant d'une insuffisance de la demande de travail des entreprises au regard de la population active employable) : « l'adaptation des capacités de production devrait entraîner une baisse de la demande de travail des entreprises et donc se solder par un niveau de chômage plus important ». Bien qu'on pourrait a priori supposer que son dynamisme démographique place la Guyane dans une situation proche de celle de Mayotte, l'article considère que la situation y serait analogue à celle des Antilles. En effet, du fait notamment d'un taux d'investissement élevé, la croissance de l'offre y serait supérieure à celle de la demande.
L'augmentation des dépenses publiques nécessaire pour soutenir la demande dans ces territoires serait d'un niveau tel qu'il n'est pas envisageable. Selon la modélisation, une politique visant à porter la demande au niveau de l'offre dans les quatre Drom hors Mayotte aurait un coût croissant, qui attendrait environ 8 milliards d'euros à partir de 2030 (pour des dépenses publiques actuellement d'une trentaine de milliards d'euros).
Inversement, le taux de chômage devrait diminuer spontanément en Martinique (à partir de 2035) et à La Réunion. En Martinique, le déclin démographique (plus marqué qu'en Guadeloupe) susciterait une « pénurie de travail » à partir de 2035. À La Réunion, la conjonction d'une croissance démographique lente et d'une stabilité de la population en âge de travailler entraînerait simplement une baisse du chômage.
Ainsi, dans deux Drom, l'offre pourrait être incapable de répondre à la demande, aggravant la hausse des prix : Mayotte et, à partir de 2035 (et dans une moindre mesure), la Martinique. « À Mayotte [...] les projections réalisées au moyen du modèle Alto confirment l'incapacité durable du tissu productif à répondre à une demande suralimentée par les transferts. Une situation comparable (mais de moindre ampleur) pourrait affecter la Martinique d'ici une quinzaine d'années ».
Un phénomène analogue pourrait se produire dans d'autres territoires, du fait de la faible employabilité d'une partie de la population active, non prise en compte par le modèle Alto. En effet, ce modèle suppose par construction que la totalité de la population active est employable219(*). Si, par exemple, 10 % ou 20 % de la population active de La Réunion était structurellement non employable, l'offre de biens et services cesserait de croître respectivement en 2030 et 2040. Au total, l'article juge nécessaires « des politiques d'offre dans toutes les géographies si l'employabilité de la main-d'oeuvre s'avérait plus faible que prévu ».
* 218 Olivier Sudrie, « Une modélisation des trajectoires de croissance à long terme des Outre-mer », Papier de recherche n° 218, Agence française de développement, septembre 2021.
* 219 « D'inspiration post-keynésienne, le modèle Alto suppose implicitement que la totalité de la population active disponible est employable. Dans ces conditions, la demande de travail des entreprises peut être satisfaite jusqu'à épuisement de l'offre de ménages (le chômage tombant alors formellement à zéro). Cette hypothèse est évidemment très forte. »
