C. DES SOCIÉTÉS ELLES-MÊMES INÉGALITAIRES
1. Les inégalités de revenus
Les inégalités en termes en revenu sont très élevées entre les territoires ultramarins et l'hexagone, mais également entre les territoires ultramarins et au sein même des sociétés ultramarines.
Ainsi, en 2017, les 10 % des individus les plus pauvres, appartenant au premier décile de revenu, ont un revenu mensuel de 933 euros dans l'hexagone, contre 630 euros en Martinique et à la Réunion, 600 euros en Guadeloupe, 360 euros en Guyane et 50 euros à Mayotte, soit une différence de revenu par rapport à l'hexagone comprise entre 56 % et 18 fois le salaire perçu en outre-mer. Pour les 10 % les plus riches, le différentiel est nettement moindre, puisqu'il est compris entre 3 % et 77 % (à Mayotte) du revenu perçu en outre-mer.
Niveaux de vie mensuels par déciles en outre-mer et dans l'hexagone en 2017
(en euros)
Note : les 10 % des individus (1er décile) les plus pauvres ont un revenu mensuel de 933 euros dans l'hexagone. Les 10 % des individus les plus riches (9ème décile) ont un revenu mensuel supérieur à 3 184 euros dans l'hexagone.
Source : commission d'enquête d'après la DGOM (données de l'INSEE, l'ISEE, l'ISPF, le STSEE)
Les sociétés ultramarines sont donc davantage inégalitaires que l'hexagone. Ainsi, l'indice de Gini est plus élevé en outre-mer que dans l'hexagone, même s'il est en diminution dans les DROM où l'on dispose de statistiques en ce sens. De nombreux territoires ultramarins subissent un indice de Gini supérieur à 0,40, pourtant souvent associés à des pays très inégalitaires la République démocratique du Congo (0,447) ou le Brésil (0,516)92(*).
Indice de Gini entre 2006, 2011 et 2022 en outre-mer
Note : l'indice de Gini est disponible en 2017 pour la Guyane, en 2018 pour la Polynésie française, en 2022 pour les autres territoires ultramarins et en 2023 pour l'hexagone. Pour rappel, plus l'indice de Gini est proche de 1, plus la société est inégalitaire.
Source : commission d'enquête d'après la DGOM (données de l'INSEE, l'ISEE, l'ISPF, le STSEE)
Les 10 % des individus les plus pauvres perçoivent 3,4 % des revenus dans l'hexagone en 2017, contre seulement 2,5 % en Martinique, 2,2 % en Guadeloupe, 2,1 % à La Réunion, 1,5 % en Guyane et 0,8 % à Mayotte.
Courbe de Lorenz des revenus dans les DROM et dans l'hexagone en 2017
Note : les 10 % des individus les plus pauvres perçoivent 3,4 % du total des revenus en outre-mer. Dans une situation de parfaite égalité, représentée par la courbe en vert, ils percevraient 10 % du total des revenus.
Source : commission d'enquête d'après la DGOM (données de l'INSEE)
À l'inverse, les 10 % les plus riches perçoivent 29 % des revenus disponibles dans l'hexagone, contre 30 % en Martinique, 31,5 % en Guadeloupe, 32 % à La Réunion, 40 % en Guyane et 49 % à Mayotte. En 2017, dernière année pour laquelle la commission d'enquête a pu disposer de ces statistiques, les sociétés les plus inégalitaires étaient donc celles de Guyane et de Mayotte.
Toutefois, les inégalités en termes de revenus ne semblent pas s'être accrues depuis 2017. Ainsi, si en 2017, les 1 % les plus riches percevaient 4,3 % des revenus à la Réunion et 2 % des revenus en Guadeloupe et en Martinique respectivement, en 2024, ils perçoivent 3,6 % des revenus à La Réunion, et respectivement 1,7 % et 1,6 % des revenus en Guadeloupe et en Martinique. Les inégalités ont relativement stagné en Guyane et à Mayotte, où les 1 % les plus riches perçoivent respectivement 0,8 % et 3,5 % de l'ensemble des revenus imposables.
Part des revenus que représentent dans
l'ensemble des revenus imposables
dans chaque DROM les revenus des 0,1
% les plus riches (à gauche)
et des 1 % les plus
riches (à droite)
(en pourcentage)
Note : les 0,1 % les plus riches à La Réunion perçoivent en 2024 0,7 % de l'ensemble des revenus imposables sur ce territoire. Les 1 % des plus riches à La Réunion perçoivent en 2024 3,6 % des revenus imposables sur ce territoire.
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
Les ménages imposables à l'impôt sur le revenu acquittent en moyenne un montant moins élevé dans les DROM que dans l'hexagone. Il est de 1 086 euros en moyenne en Guadeloupe, contre 963 euros à La Réunion, 909 euros en Guyane, 867 euros en Guadeloupe et 610 euros à Mayotte. Le montant d'impôt sur le revenu acquitté en moyenne a pratiquement doublé à Mayotte depuis 2914, tandis qu'il a augmenté de 25 % à 36 % dans les autres DROM et de 17 % dans l'hexagone. La contribution des DROM aux recettes fiscales nationales d'impôt sur le revenu a donc augmenté plus que la moyenne depuis 2014.
Montant moyen d'impôt sur le revenu
acquitté par les ménages imposables
dans les DROM et dans
l'ensemble de la France
(en euros)
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
2. Les inégalités de patrimoine
Les inégalités de patrimoine sont relativement importantes en outre-mer, mais difficiles à mesurer, comme dans l'hexagone. L'administration fiscale dispose de données concernant les redevables de l'impôt sur la fortune immobilière (IFI), soit disposant d'un patrimoine supérieur à 1,3 million d'euros, mais de très peu d'informations concernant le patrimoine mobilier.
En tout état de cause, 2 052 foyers fiscaux ultramarins sont assujettis à l'IFI en 2025, pour un patrimoine immobilier total de 4,8 milliards d'euros et des recettes de 24 millions d'euros. Le montant acquitté d'impôt sur la fortune immobilière (IFI) a augmenté entre 2018 et 2025 de 37 % en Guyane, de 45 % à La Réunion, de 64 % en Martinique et de 83 % en Guadeloupe, ce qui peut indiquer un renchérissement des prix de l'immobilier, ainsi qu'une amélioration de la capacité de la direction générale des finances publiques (DGFIP) à prélever cet impôt créé en 2018. À noter toutefois que le montant total d'IFI prélevé par la DGFIP n'a augmenté que de 21 % entre 2018 et 2025, semblant indiquer une évolution propre aux outre-mer. Une large part de cette augmentation est sans doute due à la hausse des prix de l'immobilier, et peut-être également à une plus forte concentration du patrimoine en outre-mer.
Évolution du montant d'impôt sur la
fortune immobilière (IFI) prélevé
dans les DROM
entre 2018 et 2025
(en euros)
Note : à Mayotte, le montant acquitté par les foyers assujettis à l'IFI n'est pas indiqué car ceux-ci sont trop peu nombreux et indiquer le montant acquitté conduirait à rompre le secret fiscal.
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
Le patrimoine immobilier imposé à l'IFI est par ailleurs de plus en plus concentré en outre-mer. En Guyane, en Martinique et en Guadeloupe, en 2025, les foyers disposant d'un patrimoine immobilier d'une valeur supérieure à 2,57 millions d'euros concentrent respectivement 53,3 % et 49,4 % du montant total du patrimoine immobilier imposé à l'IFI, contre respectivement 36 % et 22,4 % en 2018.
À La Réunion, une dynamique semblable est constatée, puisque les foyers disposant d'un patrimoine immobilier d'une valeur supérieure à 2,57 millions d'euros concentrent 47,9 % du patrimoine imposable à l'IFI en 2025, contre 39,6 % en 2018.
Évolution de la part de montant acquitté d'impôt sur la fortune immobilière (IFI) par les foyers disposant d'un patrimoine immobilier supérieur à 2,57 millions d'euros dans les DROM entre 2018 et 2025
(en euros)
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
Par ailleurs, une partie de la richesse des propriétaires immobiliers est mal comprise de l'administration fiscale, en outre-mer comme dans l'hexagone. Ainsi, en 2025, 189 foyers fiscaux ultramarins ont un patrimoine immobilier supérieur ou égal à 1,3 million d'euros et sont assujettis à l'IFI, sans être redevables de l'impôt sur le revenu, soit 9,2 % des redevables de l'IFI. Des travaux des commissions des finances du Sénat et de l'Assemblée nationale devraient permettre d'éclairer davantage sur ce point.
Le patrimoine ne se réduit de plus pas au patrimoine immobilier. Le patrimoine foncier est également très concentré en outre-mer. Ainsi, le montant moyen de taxe foncière sur les propriétés non bâties (TFPNB) acquitté par les foyers redevables est de 463 euros à Mayotte, de 217 euros à La Réunion, de 193 euros en Guadeloupe et de 163 euros en Martinique en2024, contre une moyenne de 116 euros dans l'hexagone. Le montant moyen acquitté en outre-mer a toutefois moins augmenté entre 2018 et 2024 que dans l'hexagone.
Évolution du montant moyen de TFPNB
acquitté par les foyers redevables
en outre-mer et dans l'hexagone
entre 2018 et 2025
(en euros)
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
La concentration du patrimoine foncier en outre-mer est également visible via le montant acquitté de taxe foncière sur les propriétés bâties (TFPB), qui est de 1 813 euros par foyer redevable en moyenne dans l'hexagone en 2024, contre 3 646 euros à Mayotte, 2 931 euros en Guyane, 2 444 euros à La Réunion, 2 394 euros en Guadeloupe et 2 098 euros en Martinique.
Évolution du montant moyen de TFPB
acquitté par les foyers redevables
en outre-mer et dans l'hexagone
entre 2018 et 2025
(en euros)
Source : commission d'enquête d'après la DGFIP
À Mayotte, en particulier, le montant moyen acquitté de TFPB a été multiplié par 2,3 entre 2018 et 2025.
La forte concentration du foncier est à mettre en regard de sa faible disponibilité, ce qui constitue un obstacle au développement économique des outre-mer. Mme Micheline Jacques, Présidente de la délégation sénatoriale aux outre-mer, a ainsi rappelé « combien la question foncière pouvait constituer un frein aux projets de développement [des] territoires » lors d'un colloque organisé au Sénat sur cette question le 22 novembre 202493(*).
Les inégalités patrimoniales sont donc marquées en outre-mer et ont un impact probablement très fort sur le développement de ces territoires, notamment par la limitation du foncier disponible pour des projets économiques.
3. Les inégalités de chances
a) Des inégalités des chances marquées dans l'enseignement scolaire
Quelle que soit la filière scolaire considérée, la proportion d'élèves d'origine sociale défavorisée est plus importante dans les DROM que dans l'ensemble de la France. Ainsi, dans les DROM, les élèves d'origine sociale défavorisée représentent 70 % des effectifs scolarisés dans des formations professionnelles en lycée, contre seulement 55 % dans l'ensemble de la France. À l'inverse, les élèves d'origine sociale très favorisée ne représentent que 3 %des effectifs scolarisés en formation professionnelle, contre 8 % pour l'ensemble de la France.
À noter toutefois que la forte proportion d'élèves d'origine sociale défavorisée dans les filières professionnelles semble due au plus grand nombre de personnes en situation sociale défavorisée dans les outre-mer que dans l'hexagone et non à des décisions d'orientation. Ainsi, les élèves d'origine sociale défavorisée représentent 45 % des effectifs scolarisés en lycée général et technologique, contre seulement 29 % dans l'hexagone. D'ailleurs, 39 % des élèves d'origine sociale défavorisée bénéficient de formations générales et technologiques en lycée dans les outre-mer, contre seulement 35 % dans l'hexagone. De même 57 % des élèves d'une origine sociale moyennement favorisée sont scolarisés en lycée général et technologique, contre seulement 49 % dans l'ensemble de la France.
Le poids de l'origine sociale sur l'orientation des élèves en filière professionnelle semble donc moindre en outre-mer que dans l'hexagone. Les élèves d'origine sociale favorisée sont d'ailleurs plus nombreux en proportion à choisir une filière professionnelle.
Origine sociale des élèves dans le
second degré dans les DROM
et dans l'ensemble de la
France
(en pourcentage)
Source : commission d'enquête d'après la DEPP
La proportion d'élèves d'origine sociale défavorisée dans les filières professionnelles est particulièrement importante en Guyane, à Mayotte et à La Réunion, où elle est supérieure à 70 %. À l'inverse, la proportion d'élèves d'origine sociale défavorisée est inférieure à la statistique nationale en Martinique, en Guadeloupe et à Wallis-et-Futuna, illustrant peut-être un effort particulier de ces territoires en termes d'orientation.
Origine sociale des élèves en
lycée professionnel
dans l'ensemble des territoires
ultramarins
(en pourcentage)
Source : commission d'enquête d'après la DEPP
En conséquence, l'indice de position sociale, qui mesure les conditions socio-économiques et culturelles moyennes des professions des parents des élèves, est en moyenne bien plus faible en outre-mer que dans l'hexagone. La Réunion, La Guyane, la Guadeloupe et Mayotte disposent de l'un des 10 IPS départementaux les plus bas de France, Mayotte ayant l'IPS moyen le plus faible de France, à hauteur de 70,7. L'IPS de la Martinique est un peu plus élevé, à 101,4, mais reste inférieur à la moyenne nationale de 105,8.
Indice de position sociale des écoles en 2024-2025
Source : commission d'enquête d'après la DEPP
b) Des inégalités des chances présentes également dans l'enseignement supérieur
Les inégalités des chances se perpétuent dans l'enseignement supérieur également. Ainsi, en 10 ans, le nombre de boursiers dans les territoires ultramarins a augmenté de 19 %, passant de 22 900 élèves à la rentrée 2014 à 27 300 à la rentrée 2024. Cette hausse est cependant inférieure à l'évolution du nombre d'étudiants dans les académies ultramarines, de 22 %, sur la période.
En Martinique et en Guadeloupe, le nombre de boursiers est relativement stable en 10 ans. À l'inverse, la hausse est supérieure à 70 % à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie. Pour les autres territoires ultramarins, la hausse est comprise entre 20 % (La Réunion) et 40 % (Polynésie française). La Guyane a connu une hausse du nombre de boursiers de 30 %.
L'augmentation du nombre de boursiers varie selon le type de formation. Si dans les sections de techniciens supérieurs (STS), l'augmentation de 23 % correspond à l'évolution du nombre d'étudiants, à l'université elle lui est inférieure (+12 % d'étudiants ultramarins à l'université sur 10 ans contre une hausse de 8 % de boursiers).
En comparaison, sur l'ensemble du territoire la hausse du nombre de boursiers est de 1 % entre 2014 et 2024. La part de boursiers dans les académies ultramarines est de plus toujours supérieure à 50 %, variant de 52 % en Guyane à 63 % à La Réunion pour l'année universitaire 2024-2025. Dans les autres académies, la part de boursiers est systématiquement inférieure à 50 %.
Part des boursiers de l'enseignement supérieur par académie en 2024-2025
(en pourcentage)
Source : SIES
La composition sociale des étudiants ayant obtenu leur baccalauréat en outre-mer est, elle aussi, différente des étudiants ayant obtenu leur baccalauréat en hexagone. En outre-mer, leurs parents appartiennent moins souvent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures (21 % contre 37 %), et plus fréquemment à celles des employés (21 % contre 18 %) ou des retraités et inactifs (28 % contre 11 %).
L'origine sociale est un déterminant des parcours étudiants dans l'enseignement supérieur, et notamment dans le choix du lieu de poursuite d'études. Parmi les bacheliers ultramarins, ceux qui s'orientent vers un établissement d'enseignement supérieur en Hexagone sont issus de familles de cadres deux fois plus souvent que ceux qui poursuivent leur étude en outre-mer (29 % contre 15 %). À l'inverse, les étudiants ultramarins qui poursuivent leurs études en outre-mer sont plus souvent nés de parents ouvriers, employés ou inactifs que ceux qui partent en hexagone (respectivement, 10 %, 23 % et 31 % contre 4 %, 19 % et 24 %).
c) Un accès à l'emploi largement mais pas uniquement déterminé par l'origine sociale
L'accès à l'emploi et surtout à l'emploi qualifié est largement dépendant de l'origine sociale. Ainsi, dans l'hexagone en 2022, selon l'INSEE, 35 % des cadres ont un père cadre, alors que seuls 26 % des cadres ont un père ouvrier ou employé.
Pour les outre-mer pour lesquels il était possible de disposer de données fiables, c'est-à-dire pour les DROM hors Mayotte, il est ainsi possible de constater que la part des cadres est largement inférieure à celle de l'hexagone, puisqu'elle est comprise entre 9 % et 11 %, contre 19 % dans l'hexagone.
Structure des catégories
socioprofessionnelles des 15-64 ans
dans les DROM hors
Mayotte
(en pourcentage)
Source : commission d'enquête d'après l'INSEE
De plus, comme l'a montré une étude94(*) récente de France stratégie, même à origine sociale comparable, les natifs des Antilles ou de La Réunion ont 20 à 25 % de chances de moins d'obtenir un diplôme du supérieur et environ 12 % de chances en moins d'accéder à l'emploi. Ainsi, un natif des Antilles a 61 % de chances de moins qu'un natif de l'hexagone de devenir cadre. Cette proportion est de 59 % pour un natif de La Réunion. Toutefois, en comparant les individus de même origine sociale, un natif des Antilles a tout de même 44,7 % de chances de moins d'être cadre qu'un natif de l'hexagone, et une personne née à la Réunion 34,2 % de moins.
L'origine sociale des jeunes ultramarins ne suffit donc pas à elle seule à expliquer les inégalités des chances subies sur ces territoires. De moindres opportunités d'emploi, une défaillance dans l'accès aux droits ou encore l'inadaptation des politiques publiques constituent des explications complémentaires.
Inégalités des chances entre natifs des Antilles, de la Réunion et de l'hexagone
(en pourcentage)
Source : France stratégie d'après les enquêtes Emploi 2014-2020
4. Pour les femmes et les familles monoparentales, des inégalités au carré
La plus grande précarité des familles monoparentales et des femmes est documentée et prouvée par de nombreuses études partout en France. Ce phénomène n'est pas propre aux outre-mer. Une récente note de la Fondation des femmes donne des chiffres frappants : en France, un quart des familles sont monoparentales, et dans 82 % des cas, c'est une femme qui en assume seule la charge. Pourtant, ces familles disposent en moyenne de seulement 53 % des revenus d'un couple, alors que leurs besoins en représentent 83 %.
Anne Rubinstein, déléguée interministérielle à la lutte contre la pauvreté, a rappelé que le sujet des familles monoparentales était très objectivé : « Au moment de la séparation, la bascule vers la pauvreté est majoritaire. À situations équivalentes, elle est pire pour les femmes que pour les hommes. Il arrive en effet que des hommes soient à la tête d'une famille monoparentale, mais ils s'en sortent mieux que les femmes. C'est normal, car les inégalités d'accès à l'emploi, les inégalités de salaire et les inégalités professionnelles se reproduisent ».
En revanche, le contexte général de grande pauvreté outre-mer et la proportion beaucoup plus importante de familles monoparentales95(*) décuplent l'effet pauvreté pour les femmes et ces familles outre-mer. Il faut ajouter que la part des naissances non reconnues par le père est sans commune mesure avec l'Hexagone : 54% en Martinique, 63 en Guadeloupe, 68 en Guyane, 26 à La Réunion contre 10% en Hexagone. Les femmes ultramarines sont souvent seules face à la pauvreté et les inégalités.
Dans son étude sur le budget des familles de 2017, l'INSEE relevait que les familles monoparentales consommaient nettement moins que les autres ménages. Elles dépensent 35 % de moins que la moyenne locale à Mayotte, 25 % de moins à La Réunion et 17 % de moins en Guyane. En Martinique, l'écart est moindre (13 %, soit légèrement moins qu'en métropole, 16 %).
Cela se traduit notamment sur l'état de santé des femmes. Monique Ricquebourg, directrice des études à l'Observatoire régional de la santé de La Réunion (ORS), indique qu'à La Réunion, 54 % des personnes diabétiques sont des femmes, contre 45 % dans l'Hexagone, et cette part est proche de 60 % dans les autres Drom.
Nadia Sabbah, professeur des universités, praticien hospitalier en endocrinologie au CHU d'Orléans, représentante de la Société francophone du diabète, pointe aussi le cas des femmes enceintes en Guyane, souvent dénutries pendant la grossesse, ce qui accroît le risque de mortalité infantile.
Claire Hédon, défenseure des droits, pose aussi la question des violences intrafamiliales et plus précisément les violences faites aux femmes qui sont un fléau encore bien plus important outre-mer que dans l'Hexagone. Elle relève que les structures d'hébergement d'urgence restent insuffisantes pour mettre à l'abri les femmes en danger. Les dispositifs de protection comme le téléphone grave danger (TGD) ou le bracelet antirapprochement (BAR) sont difficiles à déployer en raison de l'insularité et de la proximité des lieux de vie entre victimes et auteurs. Elle recommande d'augmenter le nombre de places d'hébergement et de renforcer les dispositifs de protection et d'accompagnement.
Lors du déplacement de la commission d'enquête en Martinique, une rencontre avec des membres de l'Union des femmes de Martinique et l'Association Culture Egalité a mis en évidence la grande détresse et la grande colère des femmes face aux violences et aux inégalités. Le sentiment d'un retour en arrière est même perceptible.
Les services publics essentiels pour permettre aux femmes de « sortir de cette douleur », pour reprendre les mots de George Arnauld, présidente de l'Association Culture Egalité, ne sont pas au rendez-vous. Les transports en commun sont insuffisants ou dysfonctionnent. 70% des usagers sont des usagères. Les offres de garde sont insuffisantes ou proposent des horaires inadaptés aux femmes qui élèvent seules leur enfant et souhaitent travailler. Quant aux violences intrafamiliales, elles ne sont toujours pas au coeur de l'agenda politique, sauf à l'occasion des drames les plus terribles. Les associations n'ont pas les moyens d'assurer les permanences 24/24 du numéro vert 3919.
5. Les mobilités : avoir une voiture ou rester au bord de la route
Dans tous les territoires ultramarins, le principal mode de transports demeure la voiture individuelle. Vitale pour la vie sociale ou professionnelle, pour se faire soigner ou se former, souvent pour déposer ses enfants à l'école ou chez un parent, la voiture est indispensable et est un poste contraint de dépenses qui grèvent le budget des familles. Ne pas avoir de moyen de transport individuel, c'est être contraint de renoncer à des emplois, des formations, des soins...
Cette réalité a été sans cesse rappelée et soulignée avec force lors du déplacement de la commission d'enquête en Martinique fin avril. La question de la mobilité était d'autant plus sur toutes les lèvres que l'arrivée de la commission d'enquête coïncidait avec la fin de la grève dans les transports en commun sur l'agglomération de Fort-de-France, laquelle durait depuis un mois.
Cette faiblesse structurelle des transports en commun ou des mobilités douces est un facteur puissant d'inégalités, qui vient directement grever le budget des familles.
Dans son étude sur le budget des familles en 2017, l'INSEE relevait que les dépenses de transports constituaient en Martinique, à La Réunion et en Guadeloupe, le poste de dépenses le plus lourd avec près d'un cinquième du budget. Deux raisons étaient avancées. D'une part, la moitié des ménages ont des dépenses de logement faibles en raison de leur statut d'occupation (propriétaires non-accédants ou logés à titre gratuit). Ils peuvent donc affecter une partie supplémentaire de leurs revenus aux transports. D'autre part, le réseau des transports en commun est peu développé ce qui entraîne un besoin plus important en véhicule particulier pour se déplacer.
En Martinique, l'achat de véhicule représente ainsi un tiers des dépenses de transports, avant l'achat de carburant (27 %) et l'entretien du véhicule (21 %). 90 % des actifs en emploi utilisent leur véhicule pour se rendre à leur travail.
Structure des dépenses moyennes annuelles par ménage en 2017 (%)
Bien qu'étant un fait massif de société dans les outre-mer, la question des mobilités et transports intérieurs reste peu documentée et objectivée, à la différence de la mobilité vers l'extérieure. Les débats autour de la continuité territoriale, essentiels par ailleurs, tendent à occulter dans le débat national ceux sur les transports intérieurs qui affectent pourtant les plus précaires au quotidien.
Au surplus, cette réalité prégnante au quotidien est encore trop peu étudiée.
Hervé Guéry, responsable du comité de pilotage de l'Observatoire social des outre-mer Corail, estime que « la mobilité est un enjeu très fort, mais très peu documenté en dehors des données du recensement sur la possession d'une voiture ou les déplacements domicile-travail. Les difficultés d'accès aux services, à la santé ou à l'éducation sont pourtant un élément majeur d'inégalité par rapport à l'Hexagone ».
À La Réunion, l'éloignement de la formation tient moins à un défaut d'offre qu'à des obstacles concrets qui rendent l'entrée et le maintien en formation difficiles pour une part significative de la population. Le Contrat de Plan Régional de Développement de la Formation et de l'Orientation Professionnelles (CPRDFOP 2025-2030) indique que le réseau de transport insuffisamment adapté aux horaires des formations est le principal obstacle.
Cette réalité commence à émerger comme sujet politique à haut niveau.
Par exemple, au niveau de l'éducation nationale, Caroline Pascal, DGESCO, met en avant la relance de la politique de l'internat pour répondre à la problématique de la mobilité.
Pour Benjamin Haddad, ministre délégué auprès du ministre de l'Europe et des affaires étrangères, des noeuds urbains, comme celui entre Fort-de-France et Le Lamentin, ou celui entre Pointe-à-Pitre et Les Abymes, ont été ajoutés à la liste des axes éligibles au titre du développement du RTE-T.
À cet égard, Dominique Vienne, président de CESER de France, président du conseil économique, social et environnemental régional de La Réunion, insiste sur l'inégalité originelle des outre-mer sur les réseaux de transport. Il rappelle que les transports express collectifs ont été construits par l'État en Hexagone, puis transférés aux régions, « alors que, nous, nous devons les construire avec nos propres budgets. C'est un paradoxe de l'architecture républicaine ».
Pour la région Guadeloupe, l'État ne finance pas suffisamment les investissements et surtout le fonctionnement de rattrapage. Alors que la mobilité devrait être reconnue comme un pilier de l'égalité réelle au même titre que l'eau, l'énergie ou la santé, les crédits dédiés au volet « mobilité quotidienne » restent marginaux dans les CCT et les contrats de plan : « La mobilité en Guadeloupe révèle les limites du modèle actuel de rattrapage ultramarin. Il faut passer d'une logique d'investissements ponctuels à une véritable stratégie nationale de service public de mobilité adaptée aux territoires insulaires et archipélagiques ».
Cela pourrait passer par :
- un financement pérenne en investissement ;
- la création d'une autorité unique de la mobilité, portée par les régions ultramarines ;
- une simplification et une meilleure articulation des AOM.
À La Réunion, les transports s'effectuent aussi surtout en voiture individuelle car les lignes de bus ne desservent pas l'intégralité des zones habitées et parce que les bus sont souvent bondés. De fait, chaque jour, la moitié des habitants se déplacent en voiture et 475 000 véhicules sont en circulation. Ce qui provoque une congestion des routes, qualifiée de « coma circulatoire » par l'autorité régionale.
De plus, une étude conduite par l'Ile de La Réunion Mobilité en 2024, à la demande du département, a confirmé la corrélation très forte existant entre enclavement géographique, offre de service insuffisante en matière de transport en commun et part de la population couverte par le RSA. Le désenclavement insuffisant du territoire a un coût social et financier extrêmement élevé. Ce sujet devrait être pris en charge globalement. Pour dessiner les transports de demain sur l'île, la région a réuni en 2024 des états généraux de la mobilité et parmi les propositions plébiscitées par la population figure un projet de « train express régional », qui relierait par l'ouest, la commune de St Joseph à celle de St Benoît. Ce projet est depuis en cours d'études96(*). Il vise à créer un axe ferré rapide, capacitaire et fiable, susceptible d'attirer une partie des Réunionnais qui se déplacent aujourd'hui en voiture.
* 92 Ces statistiques sont toutefois à user avec précaution. Elles proviennent de la Banque Mondiale, mais il n'existe pas systématiquement une méthodologie harmonisée de calculs de l'indice de Gini après redistribution.
* 93 Rapport d'information n° 206 (2024-2025) fait au nom de la délégation sénatoriale aux outre-mer sur le foncier outre-mer : relever ensemble les défis, Mme Micheline JACQUES.
* 94 Naitre en outre-mer : de moindres opportunités que dans les autres régions de France, note d'analyse n° 137 de France stratégie, par MM. DHERBECOURT et PERUYERO, mai 2024.
* 95 59% en Martinique, 52 en Guadeloupe, 46 en Guyane et 38 à La Réunion contre 25 dans l'Hexagone.
* 96 « La Réunion lance son projet de train régional pour sortir du coma circulatoire automobile », article de M. Jérome Talpin, le Monde, 5 septembre 2025.

















