B. LES SIGNAUX ANNONCIATEURS DE NOUVELLES INÉGALITÉS
1. Le coût de la vie repart à la hausse
Enfin, le coût de la vie a été largement renchéri en outre-mer, puisque l'écart de prix avec l'hexagone est passé de 8,3 % à 15,8 %en Guadeloupe, de 13 % à 13,7 % en Guyane, de 9,7 % à 13,8 % en Martinique et de 6,2 % à 8,9 % à la Réunion entre 2010 et 2022.
Écarts de prix entre les DROM et l'hexagone en 2010, 2015 et 2022
(en pourcentage)
Nd : non déterminé. Les données sont exprimées en pourcentage par rapport aux prix constatés en France métropolitaine.
Source : commission d'enquête à partir des données Insee
2. Mayotte : les défis immenses du mal développement face aux crises permanentes
a) Un mal-développement marqué
Mayotte est un territoire qui subit un très important retard structurel de développement économique par rapport à l'hexagone. Il s'agissait déjà du département le plus défavorisé de France, avant même la survenue des phénomènes météorologiques de décembre 2024. Ainsi, la richesse produite par habitant, représentée par le produit intérieur brut (PIB) par habitant, était déjà plus faible à Mayotte, que dans toutes les autres régions de France, hors collectivités d'outre-mer. Le PIB par habitant de Mayotte s'élevait ainsi à 11 300 euros par habitant en 2023, contre 41 100 euros par habitant pour la France hexagonale. Le PIB par habitant mahorais représente seulement 27,5 % du PIB par habitant hexagonal.
Même s'il est particulièrement difficile à mesurer, le taux de chômage est cinq fois plus élevé à Mayotte qu'en France métropolitaine et représente en 2023, 37 % de la population mahoraise, contre 7,3 % de la population de la France hexagonale. En 2017, 77 % de la population mahoraise vivait en-dessous du seuil de pauvreté calculé au niveau national.
Mayotte subit également des tensions liées au coût de la vie, particulièrement élevé, comme les autres territoires ultramarins, notamment en comparaison avec l'hexagone. Ainsi, selon l'INSEE115(*), les prix sont plus hauts de 10,3 % à Mayotte par rapport à l'hexagone.
Ce mal-développement prend de nombreuses formes, mais peut-être que l'une des plus frappantes est le faible taux de scolarisation des élèves mahorais. Ainsi, en 2025, 17,3 % des enfants âgés de 3 à 10 ans n'étaient pas scolarisés à Mayotte. Ce sont même 23,3 % des enfants âgés de 3 à 5 ans qui ne sont pas inscrits en maternelle. Il s'agit d'une très forte augmentation depuis 2012, quand seuls 7,1 % des élèves mahorais de moins de 10 ans n'étaient pas inscrits à l'école. La hausse du nombre d'enfants non scolarisés est liée largement au manque de bâti scolaire, qui ne permet pas de faire face à la hausse massive de la population en âge d'être scolarisées.
Toutefois, même en-dehors de l'augmentation de la population, le taux de scolarisation à Mayotte était déjà largement inférieur à la moyenne hexagonale en 2012. Cette statistique ne tient de plus pas compte des rotations scolaires, qui concerneraient plus de la moitié des écoles mahoraises. Or les inégalités en matière éducatives jouent bien entendu un rôle majeur dans les difficultés de développement rencontrées par le territoire mahorais.
Évolution de la part d'élèves
non scolarisés à Mayotte en
préélémentaire
et en élémentaire, de
2012 à 2025
(en pourcentage)
|
Année |
En préélémentaire |
En élémentaire |
Total |
|
2012 |
18,2 |
0,0 |
7,1 |
|
2013 |
20,7 |
0,0 |
8,0 |
|
2014 |
19,6 |
0,0 |
7,4 |
|
2015 |
20,5 |
0,0 |
7,8 |
|
2016 |
26,5 |
0,2 |
10,2 |
|
2017 |
27,9 |
3,3 |
12,6 |
|
2018 |
31,9 |
8,6 |
17,4 |
|
2019 |
30,5 |
13,4 |
19,9 |
|
2020 |
26,5 |
15,4 |
19,6 |
|
2021 |
22,0 |
14,0 |
17,0 |
|
2022 |
19,9 |
13,7 |
16,1 |
|
2023 |
21,7 |
12,8 |
16,2 |
|
2024 |
23,6 |
12,8 |
16,9 |
|
2025 |
23,3 |
13,6 |
17,3 |
Source : commission d'enquête d'après la DEPP
Un autre enjeu majeur de développement à Mayotte tient à la question foncière. Selon un rapport116(*) récent de la commission des lois du Sénat, 60 % du territoire mahorais ne serait pas couvert par un titre foncier juridiquement contestable, les transmissions s'opérant de manière orale ou coutumière. Le taux d'occupation informelle est donc très élevé, ce qui entrave la capacité de Mayotte à rattraper ses retards en matière d'infrastructures et de développement urbain. Comme l'a évoqué le général Facon, chef de la mission interministérielle pour la refondation et la reconstruction de Mayotte lors de son audition par la commission d'enquête le 12 mai 2026, « il serait difficile d'imaginer le développement de Mayotte sans avoir résolu les problèmes associés à l'absence de titrement foncier », question intrinsèquement liée selon lui à celle de « l'identité » mahoraise.
L'État a d'ailleurs engagé une politique de sécurisation foncière à Mayotte avec la création de la commission d'urgence foncière (CUF) en 2017 puis avec la création de l'établissement public foncier et d'aménagement de Mayotte suite à la loi117(*) de programmation pour la refondation de Mayotte.
b) Un territoire de crises permanentes
De nombreuses crises récentes ont contribué à fragiliser encore davantage le territoire, avant même le passage du cyclone Chido et de la tempête Dikeledi en décembre 2024.
L'année 2023 a ainsi été marquée par une crise sécuritaire forte, et par l'opération Wuambushu. Les difficultés liées au climat sécuritaire dégradé de l'île ont engendré des blocages ayant duré plus de deux mois début 2024, les manifestants exigeant des mesures fortes en vue d'un apaisement des tensions.
Mayotte a également connu une forte sécheresse en 2023, qui a entrainé une crise importante de l'accès à l'eau. En réponse, des bouteilles d'eau ont été fournies, à hauteur de 3 500 litres d'eau par jour, des bornes fontaines monétiques et des rampes à eau ont été mises en oeuvre et l'eau a été rendue gratuite. Toutefois, cette crise a illustré l'insuffisance des investissements dans le réseau d'eau mahorais, alors que près de 30 % de la population n'a pas d'accès à l'eau potable.
Le passage du cyclone Chido et de la tempête Dikeledi ont entrainé des dégâts d'une ampleur considérable pour le territoire mahorais. Une mission inter-inspection a été diligentée début 2025 pour évaluer le coût des dégâts causés. Ils s'élèvent à plus de 3,426 milliards d'euros, dont 88 % de destructions d'infrastructures et de biens et 12 % de dégâts portant sur les milieux naturels. La perte d'activité d'économique est évaluée à 500 millions d'euros. La chambre d'agriculture, de la pêche et de l'aquaculture de Mayotte a estimé les pertes agricoles à 296,3 millions d'euros. Seuls 16 % des logements n'ont pas été endommagés, tandis que 50 % des logements l'ont été et 33 % ont été détruits. L'État a donc engagé une politique de refondation du territoire mahorais, relativement ambitieuse (voir supra le III. B. 3.), dont il faudra évaluer les effets.
3. La Guyane ratera-t-elle le train du développement régional ?
La Guyane est confrontée à de nombreux défis, entre dépendance à l'Hexagone (qui demeure, de loin, le principal partenaire commercial de la Guyane) et forte croissance démographique augmentant la pression sur les infrastructures publiques. En outre, la pauvreté118(*) et la grande pauvreté119(*) touchent près de 70 % de la population guyanaise (contre environ 20 % dans l'Hexagone)120(*).
La balance commerciale guyanaise ne cesse de se dégrader depuis 2016121(*). En 2024, 58,9 % des importations guyanaises provenaient de l'Hexagone (en hausse de 1,4 point par rapport à 2023). La France hexagonale absorbait dans le même temps 70 % des exportations guyanaises (cf. graphiques page suivante). L'économie guyanaise, peu productive en biens, nécessite un recours massif aux importations pour répondre aux besoins de la population et soutenir son développement.
Si la Guyane peut compter sur une situation géographique exceptionnelle, au sein d'un bassin sud-américain au fort dynamisme économique, les échanges avec le Brésil et le Suriname ne représentent pourtant que de l'ordre de 1 % des importations122(*).
L'enjeu de la diversification économique et, surtout, de l'intégration régionale, apparaissent cruciaux pour ne pas rater le train du développement régional. L'intensification des flux régionaux pourrait ouvrir de nouveaux débouchés aux producteurs locaux, et offrir à la Guyane des leviers pour son développement économique.
Part des importations guyanaises en 2024 selon leur provenance
Source : Commission d'enquête à partir des données de l'INSEE
Part des exportations guyanaises en 2024 selon leur destination
Source : Commission d'enquête à partir des données de l'INSEE
Pour ne pas rater le train du développement, la Guyane doit disposer des moyens - institutionnels et politiques - de renforcer son ancrage régional. Pour ce faire, les services économiques des ambassades de France, en coopération avec la collectivité unique de Guyane, ont vocation à offrir un cadre structuré pour fluidifier les relations entre acteurs économiques.
4. L'effondrement démographique des Antilles : le terreau de nouvelles inégalités
a) Guadeloupe et Martinique sont devenues les plus vieux départements de France
|
Territoire |
Nombre d'habitants (au 01/01/2022) |
Croissance (2010-2020) |
Nombre d'habitants de plus de 60 ans (01/01/2022) |
% des plus de 60 ans dans la population totale |
|
Guadeloupe |
373 939 |
- 6,6 % |
109 056 |
34 % |
|
Martinique |
350 373 |
- 9 % |
111 404 |
35 % |
|
Moyenne DOM |
2 185 942 |
437 750 |
20 % |
|
|
Total Hexagone |
65 627 454 |
+ 3,4 % |
17 978 330 |
27 % |
Comme indiqué dans la partie I) B) 4 et dans le tableau ci-dessus, au 1er janvier 2026, 34 % de la population guadeloupéenne avait 60 ans ou plus - soit plus d'une personne sur trois. La Guadeloupe est ainsi la deuxième région française où la part des seniors est la plus élevée, immédiatement après la Martinique (35 %). À titre de comparaison, ce taux n'était que de 23 % il y a dix ans. Le vieillissement de la population s'accentue sous l'effet conjugué de l'allongement de la durée de vie, du départ des jeunes adultes et d'un recul marqué de la fécondité.
Le vieillissement de la population serait tel que la moitié de la population de ces deux départements aurait plus de 58 ans en 2070.
Autre caractéristique des populations guadeloupéenne et martiniquaise : en raison de leur état de santé plus dégradé que dans l'Hexagone (diabète ; maladies cardiovasculaires...), les habitants de ces départements (et ceux de La Réunion), sont plus vite dépendants.
Selon l'INSEE en effet, aux Antilles, les problèmes fonctionnels affectent trois personnes âgées de 60 ans et plus vivant à domicile sur dix. Ils restreignent ainsi 45 % des seniors dans leurs activités quotidiennes. Parmi l'ensemble des seniors à domicile, 11 % sont en situation de perte d'autonomie.123(*)
Or, la Guadeloupe et la Martinique (mais également La Réunion et Mayotte) font partie des départements les moins équipés en établissements spécialisés (pour le taux d'équipement en EHPAD, le taux est de 36 % en Guadeloupe et de 44 % en Martinique contre 96 % en France hexagonale).
Cependant, comme le relevait un rapport du Sénat en 2024124(*), en dépit du caractère restreint de l'offre, le taux d'occupation des Ehpad est particulièrement faible sur le territoire et s'établit à 80,42 % en 2022. Selon le conseil départemental de la Guadeloupe, cette faiblesse du taux d'occupation est explicable par trois phénomènes : la culture de la solidarité familiale ; -le manque de communication autour des Ehpad ; et la crainte des familles de devoir payer le reste à charge.
Car ce reste à charge est l'un des plus élevés de France, participant au faible taux d'occupation des Ehpad. En moyenne, en Guadeloupe, le prix d'une journée est fixé à 106,26 euros, soit 3 300 euros par mois environ. Or, le revenu médian est plus bas en Guadeloupe que dans le reste de la France hexagonale, se situant à 15 770 euros par an en 2020 contre 24 490 euros par an en France continentale.
Comme l'a souligné Mme Anne Rubinstein, déléguée interministérielle à la prévention et à la lutte contre la pauvreté, lors de son audition devant la commission d'enquête125(*), le sujet de la pauvreté des personnes âgées, en particulier dans les outre-mer, est à « prendre à bras-le-corps ». « Sur ce plan-là également, tous les voyants sont au rouge, pour les femmes en particulier. Certaines personnes n'ont pas cotisé toute leur vie et perçoivent une petite retraite, qui se heurte souvent au coût de la vie et du logement. En outre, les personnes âgées sont plus isolées. Et le minimum vieillesse est inférieur au seuil de pauvreté. (...) C'est une vraie préoccupation. Il existe, certes, des solidarités familiales, mais il existe beaucoup moins de structures sociales et d'associations pour les personnes âgées que pour les autres adultes et les enfants. Les personnes âgées cumulent donc souvent tous les facteurs d'isolement et de non-recours, car personne ne vient les chercher pour leur dire qu'elles pourraient avoir droit à telle ou telle prestation. C'est d'autant plus vrai dans les territoires où l'on ne trouve pas de ressources disponibles, comme c'est le cas en outre-mer. »
Face à ce mouvement de fond, il faut aussi mettre en avant des initiatives locales pour la contrecarrer. Il n'y a pas de fatalité. L'association Alé Viré créée il y a 7 ans s'est fixé pour objectif de faire revenir au pays les Martiniquais partis en Hexagone ou à l'étranger, grâce à un accompagnement. Le bilan est significatif : 2000 familles en contact avec l'association sont rentrées et Alé Viré enregistre près de 80 contacts par jour, de diverses natures, à traiter.
L'aide au retour est un autre combat. Quelques dispositifs soutenus par LADOM commencent à se mettre en place. Ces réponses demeurent néanmoins encore timides en comparaison du Bumidom126(*) - l'ancêtre de LADOM - qui a provoqué à partir des années 60 le départ de dizaines de milliers d'Antillais ou de Réunionnais vers la métropole. Près de 160 000 travailleurs émigreront et videront ces territoires d'une partie de leurs forces vives. Les traumatismes liés à cette histoire récente demeurent forts, comme en témoigne le récent examen de la proposition de loi sur les enfants transplantés de La Réunion127(*).
b) Le vieillissement démographique, un défi majeur pour les outre-mer
Le vieillissement démographique est donc un enjeu majeur pour l'avenir des sociétés guadeloupéenne et martiniquaise. Car il engendre à la fois : une augmentation de la demande de services (autonomie, transport adapté, soins à domicile, accessibilité des bâtiments publics) et d'aidants et une transformation des attentes des usagers, dont une proportion croissante a des besoins spécifiques liés au grand âge, par exemple, une demande de logements adaptés (plain-pied ; douches adaptées...).
Avec un « déficit » de jeunes partis étudier ou travailler ailleurs, une baisse de la natalité et un manque d'infrastructures pour prendre en charge la perte d'autonomie, ces régions feront face à de grandes difficultés.
À cet égard, M. Guy Losbar, président du conseil départemental de Guadeloupe, a souligné l'importance de l'APA (Allocation Personnalisée d'Autonomie), pour favoriser le maintien à domicile des personnes âgées. Il a ajouté que ce maintien avait aussi permis la création d'emplois locaux.128(*)
Les difficultés liées à la dépendance sont aussi prises très au sérieux à La Réunion. Le conseil départemental travaille à une augmentation du nombre de places d'hébergement. En effet, si, selon M. Cyrille Melchior, président du conseil départemental129(*), il s'agit de privilégier autant que possible, « le maintien à domicile de nos aînés », force est de constater que la dépendance intervient plus tôt que dans l'Hexagone, notamment en raison de certaines pathologies. Le conseil départemental a donc « développé des modes d'accueil intermédiaires à travers les maisons d'accueillants familiaux (MAF). Le département emploie ainsi près de 870 familles, qui accueillent en moyenne deux à trois personnes âgées dans des conditions contrôlées par nos services et par ceux de l'agence régionale de santé (ARS). »
Et, « lorsque la dépendance devient trop forte et que les familles, comme les maisons d'accueillants familiaux, ne peuvent plus accompagner les personnes âgées confrontées à des problèmes de santé lourds, nous avons recours à des structures d'accueil. Celles-ci demeurent largement insuffisantes. Nous avons donc contractualisé avec l'État un plan de rattrapage visant à presque doubler le nombre de places en structures adaptées à La Réunion. »
5. Des risques environnementaux plus importants outre-mer
Comme démontré dans le tableau en annexe 13, les départements et collectivités d'outre-mer (DOM-COM) sont particulièrement vulnérables aux risques naturels, du fait de leur situation géographique (voir Annexe n° 17). Comme le soulignait déjà un rapport d'information du Sénat en 2015 sur « les outre-mer face au défi climatique »130(*), l'ampleur et la récurrence de ces risques sont amplifiées par le réchauffement climatique.
Concernant le coût économique et logistique, si l'on prend l'exemple du cyclone Chido, les seules dépenses liées aux assurances des habitations et des professionnels ont été estimées par la CCR (Caisse centrale de réassurance) entre 650 millions d'euros et 800 millions d'euros pour les assureurs sur le marché de l'assurance, soit environ 10 000 sinistres habitations et professionnels assurés. Cependant, force est de constater que ces montants ne reflètent qu'une partie des dégâts : à titre d'exemple, la majeure partie des Mahorais n'est pas assurée à l'heure actuelle.
Au moins 50 % du montant de ce coût estimé devait être pris en charge directement par la CCR dans le cadre du régime « Cat Nat » français, qui permet l'indemnisation des particuliers, des entreprises et des collectivités touchées, au nom de la solidarité nationale (voir annexe n° 17).
Pour les habitants qui les ont surmontées et qui ont parfois perdu un proche ou leurs biens, ces catastrophes laissent aussi des marques indélébiles.
En outre, comme cela a déjà été mentionné dans les indicateurs de santé des territoires ultramarins, ces derniers sont très vulnérables aux maladies vectorielles chikungunya ; dengue ; zika...).
Aux Antilles, un aléa supplémentaire s'est ajouté : les sargasses. Le phénomène ne cesse de prendre de l'ampleur depuis le début des années 2010. C'est désormais une catastrophe quasi-permanente qui frappe les quatre îles françaises une grande partie de l'année, avec des conséquences sanitaires, économiques et environnementales. Des quartiers sont devenus pratiquement invivables.
L'action humaine est aussi à l'origine de pathologies spécifiques dans certains territoires ultramarins
La vie quotidienne des habitants de certains territoires ultramarins a également été rendue plus complexe et parfois, plus éprouvante, du fait de choix stratégiques (essais nucléaires dans le Pacifique) ou économiques et agricoles (épandage du chlordécone aux Antilles).
Enfin, en Guyane, l'activité de l'orpaillage illégal crée une pollution massive des rivières au mercure.
Des études ont permis de mettre en évidence des taux d'imprégnation particulièrement élevés variant de 1,8 à 23,5ug/g de cheveux131(*), en particulier chez les populations amérindiennes (environ 10 000). En comparaison les études menées en Hexagone132(*) ont montré des taux inférieurs à 0,4ug/g de cheveux pour la population Hexagonale.
Carte des concentrations moyennes de mercure en ug/g de cheveux
Source : Quénel 2007
Une imprégnation élevée peut entraîner des troubles de l'équilibre et de la marche, une diminution de l'acuité auditive ou un rétrécissement du champ visuel. Chez les enfants, on peut observer des retards psychomoteurs, et de l'acquisition du langage.
6. Le décrochage démocratique ?
Les ultramarins ne boudent pas la démocratie, mais ils veulent être entendus, tiraillés par des votes de contestation et des mouvements sociaux.
a) Une vitalité politique territoriale réelle
Alors que la vitalité démocratique diminue de manière inquiétante dans l'Hexagone, l'activité des formations politiques et l'importance des candidatures aux élections est au contraire dynamique dans les outre-mer.
Ainsi, aux dernières élections municipales, alors qu'en France hexagonale, la tendance était « clairement à la raréfaction des candidatures » avec une moyenne de 1,4 liste par commune et, surtout, fait inédit, près de 68 % des communes où une seule liste se présentait, dans les territoires ultramarins, près de 790 listes ont été déposées pour 212 communes, soit une moyenne d'environ 3,7 listes par commune, c'est-à-dire, plus du double de celle observée en Hexagone133(*).
La plupart des tendances politiques nationales sont représentées, mais de nombreuses formations, autonomistes ou indépendantistes, se définissent le plus souvent par la défense des conditions de vie des ultramarins, d'une part, et dans leur rapport à l'État français, d'autre part. Sur ce point, elles se placent, sur l'échiquier politique, en adoptant une position critique à l'égard de l'action de la République française sur le territoire.
Cette attitude critique des électeurs ultramarins s'était aussi exprimée nettement lors de l'élection présidentielle de 2022, mais selon des modalités différentes :
- une abstention massive (d'au moins 10 points de pourcentage à la moyenne de la France entière). Plus d'un inscrit sur deux d'outre-mer ne s'était pas déplacé au second tour de l'élection présidentielle française ;
- un vote majoritairement pour les candidats prônant un changement radical : au premier tour, M. Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France insoumise (LFI), avait été placé en tête dans une majorité de territoires ultramarins (Guadeloupe, Guyane ; Martinique, Saint-Pierre-et-Miquelon et La Réunion)134(*) et Mme Marine le Pen, candidate du Rassemblement national (RN) à Mayotte135(*). Et, au second tour, ces territoires avaient tous voté majoritairement pour Mme le Pen, en décalage avec la tendance constatée dans la France hexagonale.136(*)
b) Entre émeutes et mouvements sociaux, des outre-mer en soulèvement latent permanent ?
Exprimant leur défiance à l'égard des politiques publiques et des gouvernements successifs dans les élections, les habitants ultramarins ont exprimé leur défiance à l'égard des pouvoirs publics à travers des mouvements sociaux, nombreux et parfois violents, au cours des dernières années. Citons pour mémoire les mouvements sociaux « contre la vie chère » en Guyane, en Guadeloupe et en Martinique, en 2008-2009, menées en Guadeloupe par le collectif LKP (« coalition contre l'exploitation outrancière » en créole) pendant un mois et demi, avec des barricades et des affrontements avec les forces de l'ordre137(*), ou encore les grèves à l'appel du collectif COSPAR à La Réunion en 2009 toujours.
Il faut aussi rappeler le mouvement social massif de 40 000 personnes en Guyane, de mars 2017, pour demander la sécurité et l'accès aux droits à la santé et à l'éducation, mais aussi, les barricades, les barrages routiers, et les violences urbaines, lors du mouvement des « gilets jaunes » aux Antilles (novembre 2018), puis, lors de la pandémie de covid-19 en outre-mer (2021), avec des manifestations en Guadeloupe et en Martinique contre l'obligation de vaccination, et, bien sûr, les mouvements sociaux de Nouvelle-Calédonie de mai 2024 (voir III) A) 5)).
Ces mouvements, qui répondent avant tout à des motifs (historiques, culturels, sociaux...) propres à chaque territoire, ont cependant plusieurs caractéristiques communes.
Pour Mme Christiane Rafidinarivo138(*), politologue, chercheuse associée au LCF Université de La Réunion et au CEVIPOF Sciences Po, membre du conseil scientifique et stratégique de la chaire outre-mer et changements globaux de Sciences Po, il faut y voir la persistance de ce qu'elle appelle la « colonialité », rapports de pouvoir et de domination, entre l'Hexagone et les outre-mer et au sein des territoires ultramarins, qui ont survécu au colonialisme.
Faisant référence au concept « d'injustice épistémique »139(*), Mme Rafidinarivo, explique que la place des outre-mer est systématiquement « minorée » dans le débat public national, tant pour une raison « testimoniale » (les ultramarins seraient déconsidérés du fait de leur position sociale / mais aussi socio-territoriale) et « heuristique » (les responsables publics hexagonaux auraient tendance à nier ou à minorer systématiquement l'expérience, le savoir et les compétences des ultramarins dans les politiques publiques).
Simultanément, l'État ne se donne pas la peine d'expliquer ses actions (ex : pandémie de covid-19) ou essaye même de les masquer (essais nucléaires ; chlordécone) : cette « silenciation » aboutit à des explosions de violence qui ne sont pas seulement politiques, mais aussi sociales, familiales...
En complément, pour M. Pierre Odin140(*), « De façon évidente, les facteurs socio-économiques jouent un rôle important dans l'apparition des mobilisations dans les départements d'outremer, dans un contexte où la pauvreté endémique et les inégalités croissantes qui caractérisent les territoires ultramarins préoccupent de plus en plus les pouvoirs publics - notamment parce qu'elles semblent susceptibles de déboucher sur des conflits sociaux majeurs. »
Parmi les autres points communs, il faut aussi relever la présence de mouvements « anticolonialistes » ou indépendantistes, dont les actions, parfois violentes, visent à défier l'État, et rencontrent le soutien d'une partie de la population, le recours à la « grève générale » comme moyen de contestation et l'apparition de nouveaux motifs de mobilisation : lutte contre la « gentryfication » des littoraux, en particulier, aux Antilles ; mouvements environnementaux, par exemple, contre les sargasses ; mobilisation de collectifs pour expulser les Comoriens de Mayotte...
M. Gabriel Serville, président de l'Assemblée de Guyane, a aussi mis en cause le « décalage » entre les promesses de l'État et ses réalisations effectives. Tout comme le professeur Daniel, il met aussi en garde contre de nouvelles « crises majeures », voire de « révoltes ».
« Je vous le dis très clairement : si le Gouvernement n'entend pas les revendications qui émanent de la base, nous pourrions nous retrouver dans une configuration qui s'apparenterait à celle de la Nouvelle-Calédonie, c'est-à-dire avec une grande partie de la population qui demandera que l'on coupe « le cordon ombilical » entre Paris et Cayenne. Ce n'est pas ce que nous souhaitons, ce n'est pas du tout ce que nous envisageons, mais, à force de tarder à prendre les bonnes décisions en matière de santé, d'éducation, de mobilité ou d'accès aux services publics - eau, électricité, etc. -, cela finira par créer un grand mouvement de protestation, voire de révolte (...) le mouvement risque d'être d'une ampleur inédite. (...) Je préfère donc alerter pendant qu'il est encore temps, afin que nous prenions nos dispositions.141(*) »
* 115 Enquête de comparaison spatiale des prix 2022, INSEE première n° 1958, juillet 2023.
* 116 Rapport d'information n° 525 (2025-2026) fait au nom de la commission des lois constitutionnelles, de législation, du suffrage universel, du Règlement et d'administration générale sur la situation institutionnelle, la justice, la sécurité et l'immigration à La Réunion et à Mayotte, par Mmes M. JOURDA, A. CANAYER, M. O. BITZ et Mme A. LINLENHELD, avril 2026.
* 117 Loi n° 2025-797 du 11 août 2025 de programmation pour la refondation de Mayotte.
* 118 Le seuil de pauvreté monétaire est équivalent à un revenu disponible inférieur à 60 % du niveau de vie médian national - cf. supra.
* 119 La grande pauvreté est le cumul de pauvreté monétaire sévère (niveau de vie inférieur à 60 % du niveau de vie médian national) et de privation matérielle et sociale sévère (au moins 7 privations sur 13).
* 120 Plus précisément, selon une étude menée par Audoux et Prévot en 2022, la pauvreté et la grande pauvreté concernaient 69,3 % de la population en Guyane, contre 20,3 % en France métropolitaine (ces données datant de 2017).
* 121 À l'exception de l'année 2020, marquée par la crise sanitaire. L'INSEE calcule ainsi que le déficit commercial de la Guyane atteignait 2,1 Md € en 2024.
* 122 Le Plateau des Guyanes : affirmer la France comme un acteur régional clé, Rapport d'information n° 135 (2025-2026), déposé le 19 novembre 2025, p. 26.
* 123 « Aux Antilles, trois seniors sur dix rencontrent des difficultés dans leurs activités quotidiennes », note de Mmes Gwenaelle Taupe, Marcelle Jeanne-Rose, Valentine Chieze-Devivier, INSEE analyses Guadeloupe, n° 78, 12 décembre 2023.
* 124 Rapport d'information des sénatrices Chantal Deseyne, Solanges Nadille et Anne Souyris, sur la situation des EHPAD, au nom de la commission des affaires sociales, 25 septembre 2024.
* 125 Audition du 30 mars 2026.
* 126 Le Bureau pour le développement des migrations intéressant les départements d'outre-mer, ou Bumidom, fut un organisme public français chargé d'accompagner l'émigration des habitants des départements d'outre-mer vers la France métropolitaine. Fondé en 1963, il disparaît en 1982.
* 127 Proposition de loi visant à réparer les préjudices causés par la transplantation de mineurs de La Réunion en France hexagonale de 1962 à 1984 de Mmes Karine LEBON, Perrine GOULET, Cyrielle CHATELAIN et Sandrine NOSBÉ, déposée à l'Assemblée Nationale le 1er avril 2025.
* 128 Réponses au questionnaire écrit de la commission d'enquête.
* 129 Audition du 12 mai 2026.
* 130 Rapport d'information n°131 (2015-2016), des sénateurs Jérome Bignon et Jacques Cornano, au nom de la commission des affaires économiques et du développement durable et de la délégation aux outre-mer du Sénat, en date du 3 novembre 2015.
* 131 La Haute Autorité de Santé recommande depuis 2017 des mesures de réduction de l'exposition au mercure pour les enfants de moins de 6 ans dont la concentration capillaire en mercure est au moins égale 1.5 ug/g et les femmes enceintes (2,5 ìg/g).
* 132 ENNS en 2006 et Esteban en 2016.
* 133 Voir la note de Mme Jeanne Belnyi au nom de la Fondation Jean Jaurès, « Municipales 2026 : quels enseignements en outre-mer ?, 9 avril 2026.
* 134 56,16 % en Guadeloupe ; 53,1 % en Martinique ; 50,59 % en Guyane ; 40,91 % à Saint-Pierre-et-Miquelon ; 40,26 % à La Réunion.
* 135 Avec 42,68% des suffrages exprimés.
* 136 69,6 % en Guadeloupe ; 60,87 % en Martinique ; 60,78 % en Guyane ; 59,56 % à La Réunion ; 55,42 % à Saint-Barthélemy/Saint-Martin ; 50,69 % à Saint-Pierre-et-Miquelon.
* 137 Un protocole d'accord, signé le 5 mars 2009 par le préfet, le collectif et le président du conseil départementale, mit fin au mouvement en satisfaisant plusieurs revendications sociales.
* 138 Audition du 4 mai 2026.
* 139 « Ignorance blanche / clairvoyance noire » - les blancs ne connaissaient que leur monde, celui des dominants, selon DUBOIS. On peut en déduire que les politiques publiques ne connaissent pas l'univers des victimes de discriminations. Cette méconnaissance fait que les politiques publiques ultramarines sont peu satisfaisantes.
* 140 « Politique du conflit dans les départements français d'outre-mer : état des lieux et pistes de recherche. », Pierre Odin, MCF contractuel en science politique, université des Antilles, 16 juin 2025.
* 141 Audition du 12 mai 2026.



