C. DES PERCEPTIONS DIFFÉRENCIÉES
1. La comparaison avec l'Hexagone questionnée
La comparaison avec l'Hexagone142(*) permet d'évaluer le chemin restant vers l'objectif d'égalité réelle, réaffirmé par la loi du 28 février 2017 dite « EROM »143(*). Encore faut-il cependant que ces données soient disponibles, ce qui est loin d'être toujours le cas. Comme nous l'avons vu supra, l'absence régulière de sur-échantillonnage ne permet qu'une approche globale à l'échelle de l'ensemble des outre-mer, dont l'utilité est alors limitée.
Au demeurant, on peut regretter, avec maître Patrick Lingibé, la tendance lors de chaque discussion budgétaire de la mission Outre-mer à « débat[tre] de défiscalisation comme s'il s'agissait d'une faveur » et à « défend[re] les crédits comme s'il s'agissait d'une charité ». Faut-il rappeler, en effet, que la loi « EROM » affirme solennellement, en son article premier, le « droit à l'égalité réelle au sein du peuple français » pour les populations ultramarines ? Cette disposition devrait donc justifier une logique structurelle plutôt que compensatrice, suivant laquelle les « dépenses publiques outre-mer seraient des dépenses d'égalisation et non des dépenses d'assistance ».
Les comparaisons entre les territoires ultramarins et l'Hexagone doivent être maniées avec d'autant plus de précautions au regard de l'ampleur des inégalités internes. Les scores de l'indice de concentration de Gini, systématiquement plus élevés outre-mer et atteignant jusqu'à 0,54 dans le cas de Mayotte (contre 0,31 pour la France hexagonale) ont été abordés supra (cf. I. C/ . 1). Le professeur Jean-François Hoarau insiste sur le fait que ces scores sont calculés après impôt, « ce qui implique que, sans l'État-providence, la plupart de ces économies [ultramarines] figurerait parmi les économies les plus inégalitaires du monde ».
Les comparaisons doivent, par ailleurs, toujours être recontextualisées pour tenir compte du coût de la vie - qui dégrade encore le pouvoir d'achat réel - et l'éloignement des services publics essentiels - qui invite à dépasser une approche strictement monétaire.
2. Dans les COM, un rapport différent aux enjeux de l'égalité ?
Les collectivités d'outre-mer et la Nouvelle-Calédonie sont toutes engagées sur la voie d'une plus grande autonomie, en particulier normative.
Si la question des inégalités par rapport à l'Hexagone est présente dans le débat public, elle y est néanmoins moins aigüe. En raison du choix de l'autonomie et, pour les collectivités du Pacifique, d'un plus grand éloignement géographique, la référence hexagonale n'est pas aussi centrale.
Le référentiel des inégalités n'y a pas été façonné par l'horizon de la départementalisation et de la convergence des droits économiques et sociaux.
Même à Saint-Barthélemy et Saint-Martin, deux collectivités d'outre-mer qui étaient encore des communes de la Guadeloupe jusqu'en 2007, le sujet des inégalités par rapport à l'Hexagone ne crée pas de tensions aussi fortes qu'en Guadeloupe ou en Martinique.
Saint-Barthélemy et Saint-Martin ont été largement délaissées ou marginalisées par l'État qui a notoirement sous-administré ces territoires jusqu'en 2007. Encore aujourd'hui, avec la création de la préfecture de plein exercice depuis le 1er janvier 2025, les capacités administratives dans les îles du Nord sont encore en phase de construction. De fait, ces communes étaient dans les marges de la départementalisation. Par ailleurs, Saint-Martin vit au quotidien la comparaison avec la partie néerlandaise de l'île, son principal point de référence.
Dans les collectivités du Pacifique, la question des inégalités est d'abord concentrée sur celles des inégalités internes. En Nouvelle-Calédonie en particulier, les inégalités interrogent essentiellement celles entre les populations d'origine européenne et les autres communautés, au premier chef desquelles la communauté kanak. Pour Samuel Gorohouna, économiste, de nombreuses études ont largement documenté ce fait majeur et persistant qui fracture la société calédonienne et qui a été le ferment des mouvements sociaux de mai 2024.
Enfin, un dernier élément qui explique ce rapport différent aux inégalités dans les COM, et qui est lié à la plus forte autonomie, est la meilleure intégration régionale de ces territoires. Le lien de dépendance économique et commerciale avec l'Hexagone est moins fort. Dans le Pacifique, mais aussi dans l'Atlantique. Saint-Martin, Saint-Barthélemy et Saint-Pierre-et-Miquelon ont les regards tournés vers l'Amérique du Nord, que ce soit pour l'approvisionnement, les transports ou la provenance des touristes.
Cette meilleure intégration régionale contribue aussi à varier et nuancer les points de comparaison.
Ce rapport différent aux enjeux de l'égalité et des inégalités n'a pas pour effet de faire disparaître la réalité des inégalités et des situations individuelles ou collectives. Mais il peut contribuer à imaginer ou construire des modèles de développement et des réponses différents, qui ne soient pas pensés en miroir ou en opposition au modèle national.
La plus grande autonomie décisionnelle donne un sentiment de maîtrise de son propre destin. Pour Manuel Valls dans ses réponses écrites, « c'est une leçon fondamentale : l'autonomie n'est pas synonyme d'abandon, elle peut être un facteur puissant de développement et de dignité ».
3. Des comparaisons régionales plus flatteuses
Si les territoires ultramarins français connaissent à l'évidence des difficultés économiques, sociales et sanitaires plus grandes que la France hexagonale, le constat est différent lorsqu'on les compare aux pays tiers de leur voisinage immédiat, même s'il n'est pas possible d'établir un diagnostic global pour les outre-mer (voir Annexe 18).
Dans la zone Caraïbe, la Guadeloupe et la Martinique font figure de régions riches au regard de leurs voisins de la Barbade et de Sainte-Lucie. Leurs économies sont simultanément moins dynamiques. Les départements antillais connaissent une situation moins inégalitaire qu'à Sainte-Lucie, mais plus inégalitaire qu'à la Barbade. Enfin, leur IDH témoigne d'une « bonne qualité de vie » au regard de leur voisinage.
Dans la zone Amazonie, la situation est plus contrastée pour la Guyane, qui ne connaît pas les fortes croissances économiques de ses voisins, liées en particulier aux forages pétroliers (Guyana) mais qui est moins inégalitaire que ses voisins (indice de Gini plus faible) et dispose d'un IDH plus élevé.
Dans le bassin Océan Indien, la situation est différente entre La Réunion et Mayotte, qui sont deux territoires ultramarins aux trajectoires incomparables. La Réunion, malgré l'importance du taux de chômage local, apparaît comme une région prospère et avec un IDH élevé par rapport à son voisinage. Mayotte, a contrario, cumule un fort taux de chômage, une pauvreté importante et des inégalités prononcées. Malgré tout, son PIB par habitant et son IDH sont bien supérieurs à ceux de Madagascar.
Dans le bassin Pacifique, la Nouvelle-Calédonie, malgré une croissance en chute libre, à la suite des mouvements sociaux de 2024, est un territoire dynamique, relativement prospère et où l'IDH est haut, par rapport aux îles Fidji. Il en va de même pour la Polynésie française concernant le PIB par habitant. Nouvelle-Calédonie et Polynésie française ont en revanche un taux de chômage et un indice de Gini plus élevés que les Fidji.
Enfin, la comparaison avec les autres RUP espagnoles et portugaises montre à la fois que celles-ci ont un niveau de vie parfois inférieur. En revanche, l'écart avec leur métropole est bien moindre.
Estimations de PIB par habitant en 2024 dans les
régions ultrapériphériques
de l'Union
européenne
Source : Statistics Portugal, Instituto Nacional de Estadistica, Eurostat, CEROM
* 142 Tout en soulignant que la comparaison avec l'Hexagone hors Île-de-France modifie l'ampleur de ces écarts.
* 143 LOI n° 2017-256 du 28 février 2017 de programmation relative à l'égalité réelle outre-mer et portant autres dispositions en matière sociale et économique.
