INTRODUCTION

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Cette phrase, prononcée en ouverture de son discours par le Président de la République française Jacques Chirac devant l'assemblée plénière du IVème Sommet de la Terre le 2 septembre 2002 à Johannesburg, a marqué symboliquement tout à la fois le caractère décisif et capital de la question climatique, mais également l'attention insuffisante qu'elle suscite alors.

La canicule qui a frappé la France et l'Europe au mois de juin 2026, avec des records historiques de température, souligne cependant l'urgence toujours plus pressante de la question climatique.

Près de 25 ans après la déclaration de Jacques Chirac, et plus de 50 ans après le premier Sommet de la Terre de 1972, alors même que le dérèglement climatique est devenu une réalité dont chaque continent mesure avec la multiplication des événements extrêmes les effets souvent catastrophiques pour les populations, les enjeux liés au climat n'occupent toujours pas la place qu'ils devraient, dans un monde frappé par les conflits armés, la fragmentation et le repli. Alors que le caractère éminemment global de cette menace et des réponses à y apporter est avéré, la lutte contre le réchauffement climatique est en effet largement parasitée par d'autres objectifs, économiques, militaires ou idéologiques. Les États hésitent sur la conduite à tenir et les actions à mener, pris entre la tyrannie du court terme, la défense de leurs intérêts immédiats et l'ampleur des investissements nécessaires. Plus grave peut-être, le climatoscepticisme progresse, avec comme point d'orgue le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, matérialisé par les propos du président américain le 25 septembre 2025 à la tribune de l'ONU qui qualifie le réchauffement climatique de « plus grande escroquerie jamais faite dans le monde1(*) ». Comme l'a indiqué François Hollande, Président de la République au moment de la COP de 2015 à l'occasion de son audition par la mission d'information le 1er avril : « si l'accord de Paris a certes été historique, il est aujourd'hui bousculé par un certain nombre d'événements qui ne sont pas tous de nature climatique, mais politique ».

La réalité scientifique est pourtant implacable. Sous l'effet des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, la décennie 2011-2020 a été la plus chaude observée depuis environ 125 000 ans, et ce record est en passe d'être rapidement dépassé : les années 2023, 2024 et 2025 figurent déjà parmi les trois années les plus chaudes jamais enregistrées.

La question du dérèglement climatique est donc un enjeu majeur pour les décennies à venir et pose à notre espèce un défi immense. Responsable historiquement d'un quart des émissions de gaz à effet de serre cumulées, l'Europe ne représente toutefois aujourd'hui - avec 6 % des émissions de gaz à effet de serre -, qu'une fraction du problème, et donc des possibilités d'inflexion. La réponse ne peut venir que d'une action coordonnée des États, ce qui était tout l'enjeu de la COP 21 de Paris et de ses suites. Ses réalisations sont indéniables, et les mécanismes mis en place ont prouvé qu'il était possible d'infléchir, même si dans des proportions insuffisantes, le réchauffement climatique.

Cette méthodologie semble pourtant aujourd'hui plus incertaine que jamais. Les difficultés de la COP 30, qui s'est tenue du 10 au 22 novembre 2025 à Belém au Brésil, ont souligné la crise que traverse la diplomatie climatique, dix ans après l'Accord de Paris.

Cependant, si la transition climatique est devenue un terrain de compétition stratégique, son caractère universel peut également en faire un espace de coopération internationale. En effet, plus de dix ans après l'accord de Paris, les lignes ont bougé et la gouvernance climatique mondiale n'oppose plus simplement pays développés et pays en développement. L'émergence de puissances hybrides, la Chine en tête, est un fait structurant qui change profondément la donne, articulant transition énergétique, stratégie industrielle et affirmation géopolitique. Le Président de la République Emmanuel Macron a ainsi déclaré lors de la COP 28 de Dubaï en 2023 : « La bataille pour le climat est une bataille que nous pouvons gagner, mais seulement si chacun prend sa part de responsabilité ».

La Chine est ainsi devenue une puissance climatique paradoxale. Au-delà de sa surface financière et industrielle, elle est simultanément le premier émetteur mondial de CO2, encore fortement dépendante du charbon, mais également le premier investisseur mondial dans les énergies renouvelables et le premier producteur de batteries, panneaux solaires et véhicules électriques, le leader de facto de technologies « vertes » officiellement délaissées par les Etats-Unis.

En termes diplomatiques, la Chine se distingue par une approche moins normative et un discours centré sur le développement, la souveraineté, les financements et les infrastructures qui rencontre un réel écho dans plusieurs pays africains, asiatiques et insulaires. Le pays démontre que l'influence climatique ne repose donc plus uniquement sur la capacité à fixer des normes, mais aussi sur la capacité à financer, construire et accompagner. La question climatique est désormais un levier de puissance et non plus uniquement un sujet environnemental.

Le cycle ouvert par l'Accord de Paris semble donc aujourd'hui achevé, symboliquement marqué par le retrait américain en 2025. Le retour des rapports de puissance, la fragmentation géopolitique, une certaine « fatigue » des COP et de manière générale, la montée en puissance d'une logique plus transactionnelle renforcent la nécessité d'un nouveau récit crédible et mobilisateur pour lancer une nouvelle dynamique.

Dans ce contexte, quelle est la place de la France ?

Notre pays est particulièrement exposé aux bouleversements climatiques. Le réchauffement atteindrait 3 °C à l'échelle mondiale, mais 4 °C pour la France hexagonale, accentuant fortement les risques sanitaires, économiques et territoriaux. La situation est encore plus alarmante dans les territoires ultramarins. Le village de Miquelon, menacé par la submersion marine, devra ainsi être relocalisé à un kilomètre de son site actuel. En Polynésie française, près d'un tiers des îles pourrait disparaître d'ici 2100 sous l'effet de l'élévation du niveau de la mer, tandis que les terres restantes pourraient faire face à l'afflux de réfugiés climatiques intérieurs ou en provenance des îles voisines du Pacifique.

La France n'est donc pas simple spectateur du réchauffement, mais également, et comme le reste du monde, une victime.

Quelles sont les moyens d'action mobilisés par la France pour s'emparer de cette question, comment agit-elle au niveau diplomatique pour contribuer à l'émergence de solutions ?

C'est pour étudier l'ensemble de ces sujets que le Sénat, à l'initiative du groupe Rassemblement des Démocrates, Progressistes et Indépendants (RDPI), le Sénat a créé une mission d'information sur le thème « La diplomatie climatique française à l'épreuve d'un monde en tension ». Elle a été constituée le 12 février 2026 et a désigné à cette occasion Rachid Temal comme président et a confié le poste de rapporteur à Teva Rohfritsch.

Durant ses cinq mois de travaux, la mission a mené 32 auditions2(*), dont celles de l'ancien Président de la République François Hollande et du Président de la COP 21 de Paris Laurent Fabius. Une délégation a effectué un déplacement en Norvège du 7 au 11 juin, jusqu'à l'archipel du Svalbard, la zone la plus touchée au monde par le réchauffement.

De ces travaux, confortés par les analyses de nombreux scientifiques entendus, il ressort qu'il est en tout état de cause essentiel de garder comme objectif la limitation du réchauffement à 2 °C en poursuivant l'effort jusqu'à 1,5 °C.

Cette cible ambitieuse nécessite tout d'abord de préserver notre propre exemplarité en matière de réduction des émissions, ce qui est rendu envisageable par le cadre européen et les initiatives en faveur de la sortie du charbon et du méthane. Ces efforts doivent cependant être complétés par l'augmentation de notre capacité de stockage naturel, et donc la protection des forêts et des océans, avec une attention particulière portée au « carbone bleu ».

La France et l'Europe se trouvent cependant confrontées non seulement à un contexte géopolitique défavorable, même si les événements dans le détroit d'Ormuz ont souligné à quel point la dépendance aux énergies carbonées était porteuse de risques, mais également à une raréfaction des ressources publiques dans les pays développés. Il est donc nécessaire, comme le souligne ce rapport, d'une part, de travailler à la construction et la structuration de coalitions transversales Nord/ Sud - en bénéficiant de nos outre-mer, qui sont autant d'acteurs à part entière dans leurs zones géographiques -, ce qui nécessite une plus grande attention portée à la question de l'adaptation, et, d'autre part, de mobiliser les financements, que ce soit parmi les pays encore peu contributeurs ou dans le secteur privé, pour lequel la transition représente en réalité une opportunité encore trop peu exploitée.

Pour accompagner ces objectif, la mission d'information, formule 34 recommandations, divisées en trois grands axes.

· Premier axe, la France doit travailler à mieux définir une véritable stratégie climatique partagée aussi bien par nos concitoyens que par les élus.

La mission recommande en conséquence la publication tous les cinq ans d'un document stratégique qui établirait notre doctrine et nos priorités. La mission souhaite également que le gouvernement organise avant chaque COP un débat au Parlement, en application de l'article 50-1 de la Constitution.

· Deuxième axe, nos vecteurs d'influence doivent être plus pleinement mobilisés.

La France occupe en effet une place éminente dans la lutte contre le dérèglement climatique. Elle dispose sur ce thème de trois atouts majeurs qui lui permettent de se situer à la pointe de la diplomatie climatique :

- tout d'abord, les outre-mer, qui offrent à notre pays un rayonnement unique sur l'ensemble des bassins océaniques, mais lui confèrent également une responsabilité particulière. La France est une puissance climatique mondiale parce qu'elle est une puissance océanique et ultramarine. Les outre-mer, dans leur diversité, sont en effet situés à l'avant-garde non seulement des conséquences du réchauffement climatique, mais également des solutions. Intégrés à leurs espaces régionaux, ils constituent des leviers d'action en mesure de mobiliser très largement, sous réserve qu'ils soient écoutés ;

- ensuite, l'expertise française en matière de finance climatique. La France a en effet su développer de nombreux outils, et figure parmi les principaux contributeurs aux grands fonds internationaux, ce qui se traduit par une capacité d'influence, notamment envers les pays les moins développés ;

- enfin, la France est la dépositaire de l'Accord de Paris de 2015, historique à plus d'un titre, et salué dans le monde entier comme un acte fondateur de la diplomatie climatique. Encore aujourd'hui, l'héritage de cet Accord offre à notre pays une forte crédibilité qui va bien au-delà de notre poids économique. La France doit donc être en mesure de porter des propositions ambitieuses de réforme du fonctionnement de ces outils irremplaçables, mais de plus en plus contestés, que sont les COP.

La mobilisation encore accentuée de ces trois vecteurs représente une opportunité pour notre pays de s'affirmer en position de leader sur la question climatique dans le monde.

· Troisième et dernier axe, il est essentiel de repenser notre stratégie diplomatique pour la rendre plus efficace et lisible.

La dernière COP a souligné la nécessité de réfléchir à de nouvelles alliances climatiques, à l'heure du retrait américain de l'Accord de Paris. A ce titre, la mission observe qu'il faut éviter les approches perçues comme moralisatrices, alors que de nombreux pays cherchent à concilier leur développement avec l'exigence écologique, ce qui passe par des efforts spécifiques en faveur de l'adaptation. Notre pays et l'Europe doivent donc mieux orienter leurs aides, en introduisant une dose de conditionnalité qui tienne compte des besoins spécifiques de chacun, mais assurent que les objectifs climatiques soient pris en compte.

Telle est l'ambition portée par ce rapport, pour que non seulement le monde regarde enfin la maison qui brûle, mais agisse efficacement pour éteindre l'incendie pendant qu'il est encore temps.

I. LA DIPLOMATIE CLIMATIQUE AU COEUR DES ENJEUX DU MONDE

A. UN DÉRÈGLEMENT CLIMATIQUE DÉJÀ PERCEPTIBLE, RÉSULTANT D'UNE RESPONSABILITÉ HISTORIQUE COMMUNE ET APPELANT UNE RÉPONSE AMBITIEUSE

1. Le dérèglement climatique : des conséquences mondiales, une vulnérabilité particulière de la France hexagonale comme ultramarine
a) À l'échelle mondiale, un dérèglement climatique inédit aux impacts majeurs, en particulier pour les « points chauds du réchauffement »

Sur la décennie 2015-2024, les températures moyennes ont augmenté de 1,24°C par rapport à la période 1850-19003(*). Ce réchauffement du climat est inédit à l'échelle de l'histoire humaine. Comme l'a rappelé la climatologue Valérie Masson-Delmotte au cours de son audition devant la mission d'information le 13 février, « la dernière fois qu'il a fait plus chaud qu'aujourd'hui, c'était il y a 125 000 ans ». L'année 2025 a ainsi été la troisième année la plus chaude jamais mesurée derrière 2023 et 2024, avec une température moyenne supérieure de 1,47°C, par rapport aux températures moyennes de la période 1850-19004(*).

Évolution de la température mondiale de 1850 à 2024 (en °C)

Source : ministère de la transition écologique, 2025.

Les conséquences du réchauffement climatique sont multiples.

Le réchauffement augmente tout d'abord la fréquence et l'intensité des vagues de chaleur, avec des impacts sur la santé, l'agriculture, les écosystèmes et les économies. Les précipitations extrêmes (crues, pluies torrentielles) s'intensifient également dans certaines régions, tandis que d'autres subissent des sécheresses prolongées, favorisant les incendies. La disponibilité et qualité de l'eau douce sont perturbées par les changements de précipitations, la fonte des glaciers, l'évaporation accrue et la montée du niveau de la mer.

Les événements météorologiques violents (tempêtes, ouragans) gagnent également en intensité, causant des catastrophes humanitaires et économiques. La montée des océans - estimée à 23 centimètres d'ici 20505(*) - menace les zones côtières, les îles et les deltas, avec des risques d'inondations et d'érosion.

Des effets indirects du dérèglement climatique sont également observés : la qualité des sols est dégradée (érosion, salinisation, perte de biodiversité) et la santé humaine affectée (en raison notamment de pics de chaleur, de l'insécurité alimentaire, des zoonoses, etc.), tandis que les secteurs économiques subissent des perturbations (main-d'oeuvre, infrastructures, chaînes d'approvisionnement). Enfin, le phénomène de déplacés climatiques, qui s'accentuera dans les prochaines décennies, constitue également un effet du dérèglement climatique.

L'océan, qui absorbe chaleur et CO2, s'acidifie et se réchauffe, menaçant les écosystèmes marins (récifs coralliens, pêche). Les écosystèmes terrestres voient leur biodiversité altérée (modification des cycles, habitats, services écosystémiques), notamment dans les zones arctiques et montagneuses. Enfin, les rendements agricoles baissent sous l'effet de la chaleur et des extrêmes, aggravant l'insécurité alimentaire, en particulier dans les régions vulnérables6(*).

Ces effets sont inégalement répartis : la vulnérabilité est concentrée sur des « points chauds du réchauffement » selon l'expression de la climatologue Valérie Masson-Delmotte, où les bouleversements seront à la fois plus précoces et plus prononcés. Il s'agit des territoires de montagne et des régions arctiques, des zones de basses terres et des petites îles, des régions de climat méditerranéen, des régions semi-arides et enfin des régions tropicales.

Le dérèglement climatique a également des effets variables en fonction de vulnérabilités préexistantes : comme l'a évoqué au cours de son audition le 6 mai 2026 Luc Gnacadja, maire de Cotonou, « le changement climatique agit en Afrique comme un multiplicateur de vulnérabilités préexistantes ». Il exacerbe la dégradation des terres, le stress hydrique, l'insécurité alimentaire, les tensions foncières, les fragilités urbaines et les déplacements de populations. Comme l'a évoqué la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature Monique Barbut au cours de son audition le 7 juin 2026, les crises alimentaires, les pressions migratoires et les tensions géopolitiques risquent ainsi de se multiplier alors que, « en Afrique, plus de quatre conflits sur dix ont pour origine l'accès aux ressources naturelles ».

b) Un exemple de point chaud : le Svalbard

Une délégation de la mission d'information s'est rendue en Norvège du 7 au 11 juin. À cette occasion, elle a pu visiter le Svalbard pour constater l'ampleur du réchauffement climatique accéléré au Nord de la planète.

Ce territoire norvégien est situé en mer du Groenland, dans l'océan Arctique, en mer de Barents et en mer de Norvège, entre le Groenland à l'ouest, la terre François-Joseph à l'est et l'Europe continentale au sud, entre les 74° et 81° latitudes Nord, à 800 km du pôle Nord.

Le Svalbard constitue une forme de laboratoire avancé des effets du réchauffement climatique. L'archipel est ainsi l'endroit du monde où les températures augmentent le plus vite, avec 8 °C depuis 1980 contre 1,8 °C pour le reste de la planète. Témoin de ce bouleversement, la baie de la capitale, Longyearbyen, n'a pas gelé depuis 2004.

Comme l'a indiqué à la délégation la vice-gouverneure Katharina Rise, l'ile Charles XII, située à l'extrême nord du territoire, n'accueille plus de glace de mer. Les glaciers recouvrent désormais 53 % du territoire, contre 60 % il y a 10 ans. 91 % d'entre eux se sont réduits de manière significative entre 1985 et 2023 selon une étude7(*) de la revue Nature. Cette situation, qui se traduit par une montée des eaux pour le reste du monde, pose également de nombreux problèmes sur place, identiques à ceux des iles situées de l'autre côté du monde : danger sur les infrastructures, effondrement, glissement de terrain etc... En 2015, une avalanche a détruit 11 maisons, tuant deux habitants, dont une fille de deux ans.

Loin d'être un phénomène isolé, la détérioration de la situation au Svalbard constitue un signal d'alarme pour la planète. La délégation a plusieurs fois entendu l'expression « Nous sommes les canaris du monde », référence à l'ancienne pratique consistant, dans les mines, à descendre sous terre avec cet oiseau plus sensible à la diminution de l'oxygène que l'homme et dont la détresse respiratoire signalait de manière anticipée un problème. La fonte des glaces aux pôles affecte en effet l'ensemble de la planète.

c) En France hexagonale, des effets déjà perceptibles qui s'intensifieront

En France hexagonale, comme à l'échelle mondiale, l'évolution des températures moyennes annuelles montre un réchauffement marqué depuis les années 1980. La France hexagonale se réchauffe toutefois plus vite que la moyenne mondiale : sur la période 2015-2024, la température moyenne observée en France a augmenté de 2,2°C par rapport à la période préindustrielle8(*), contre 1,24°C à l'échelle mondiale.

Évolution de la température moyenne en France hexagonale de 1900 à 2024 (en °C)

Source : ministère de la transition écologique, 2025.

Ce dérèglement climatique entraîne un basculement d'un régime d'aléas exceptionnels vers une nouvelle normalité climatique, caractérisée par :

- des vagues de chaleur plus fréquentes et plus intenses, avec des impacts sanitaires significatifs (surmortalité, stress thermique), le nombre de jours de vagues de chaleur a été multiplié par cinq entre 1960 et 2020, passant de 2 à 10 jours en moyenne annuelle ;

- des sécheresses devenues structurelles, entraînant des tensions accrues sur la ressource en eau (agriculture, énergie, usages domestiques), l'intensité et la durée des sécheresses des sols ont été multipliées par deux depuis les années 1960 au niveau national et par trois dans le sud du pays ;

- une multiplication des événements extrêmes (inondations, feux de forêt) ;

- et une dégradation progressive des écosystèmes (forêts, sols, biodiversité)9(*).

Selon la Trajectoire de réchauffement de référence pour l'adaptation au changement climatique (TRACC), qui se fonde sur le scénario de réchauffement tendanciel actuel tel qu'issu des travaux du GIEC, la température moyenne en France hexagonale augmentera de 2°C en 2030, 2,7°C en 2050 et 4°C à la fin du siècle. En 2100, des pics de chaleur supérieurs à 50 °C sont probables tandis que les vagues de chaleur pourraient s'étaler sur des périodes supérieures à deux mois en été. On anticipe une quasi-stabilité du cumul annuel de précipitations, qui cache toutefois une augmentation globale des précipitations en hiver, et une diminution des précipitations en été10(*).

La France apparaît également particulièrement exposée aux risques liés à la montée du niveau de la mer, en raison de sa façade maritime. Ces derniers ne sont pas immédiats : ils se manifesteront à mesure du retard de la réponse à la montée du niveau de la mer à venir au cours des prochains siècles11(*).

Carte des zones exposées à l'élévation du niveau de la mer

Source : BRGM, 2026.

d) Les territoires ultramarins, en première ligne du dérèglement climatique

Au cours de son audition le 30 avril, la ministre des outre-mer Naïma Moutchou est revenue sur « les récents épisodes climatiques extrêmes, tels que le cyclone Chido à Mayotte en décembre 2024 et le cyclone Garance à La Réunion en février 2025, qui nous ont rappelé avec brutalité l'exposition de ces territoires. Ce ne sont pas des événements exceptionnels, nous le savons, mais bien des signaux de ce qui nous attend si nous n'agissons pas différemment. »

Comme le souligne la climatologue Valérie Masson-Delmotte, « les territoires ultramarins, par leurs caractéristiques, sont effectivement particulièrement exposés et vulnérables » au dérèglement climatique. Leurs ressources en eau et leurs capacités de stockage sont limitées, ce qui les expose fortement au risque de sécheresse. L'isolement est également un facteur de vulnérabilité : outre les dommages associés aux cyclones tropicaux de forte intensité, qui entraînent des impacts majeurs sur les infrastructures et sur l'activité économique à long terme, il existe également des vulnérabilités spécifiques par rapport à l'approvisionnement alimentaire, puisque 70 % des produits alimentaires consommés dans les outre-mer sont importés12(*). Dans ces territoires, beaucoup d'activités dépendent de l'état des écosystèmes, notamment des récifs coralliens tropicaux. Or, ceux-ci sont très vulnérables à la récurrence de vagues de chaleur marine qui entraînent des blanchissements de coraux, puis des dégradations et des pertes de biodiversité que l'on observe déjà, alors que ces territoires abritent 80 % de la biodiversité mondiale. Enfin, comme l'a souligné le Haut-Conseil pour le climat, les vulnérabilités socio-économiques importantes des outre-mer exacerbent les effets du dérèglement climatique sur ces territoires.

La zone Pacifique apparaît la plus directement exposée aux effets du changement climatique. Au cours de son audition le 26 mars, Nicolas Rocle, représentant du Programme régional pour l'océan Indien (PROE), a ainsi indiqué que « les dirigeants du Pacifique reconnaissent depuis longtemps que le changement climatique constitue la plus grande menace pour l'existence de leur peuple. Les effets néfastes de ce changement sont considérables et touchent tous les secteurs d'activité ainsi que les moyens de subsistance et de survie de nombreuses communautés ».

La triple insularité de la Polynésie française -- éloignement des continents, dispersion de ses cinq archipels, isolement inter-îles -- démultiplie sa vulnérabilité. Une augmentation de la température moyenne de +1,1°C a été observée depuis le milieu du XXème siècle tandis que le niveau de la mer a progressé de 13,4 cm entre 1977 et 2022. Ces évolutions se traduisent concrètement par une intensification de l'érosion côtière et des submersions marines, une dégradation des récifs coralliens -- potentiellement détruits à 80 % pour un réchauffement entre 1,5°C et 2°C, et jusqu'à 99 % au-delà --, une perturbation des ressources en eau douce dans les archipels bas, et une exposition croissante aux cyclones tropicaux intenses. La population, très majoritairement installée sur les côtes, est particulièrement vulnérable. Les atolls des Tuamotu, qui dépassent rarement 2 mètres d'élévation, sont menacés à terme d'inhabitabilité. Ces impacts physiques ont des répercussions directes sur les trois secteurs d'activité les plus répandus -- pêche, agriculture, artisanat -- ainsi que sur l'approvisionnement alimentaire et la santé des populations. Par ailleurs, le secteur du tourisme qui repose sur le paysage et la biodiversité exceptionnelle du territoire est également menacé13(*).

En Nouvelle-Calédonie, les nuits chaudes (supérieures à 24 °C) seraient multipliées par 4 ou 5 d'ici 2100 par rapport à la période 1991-2020, soit l'équivalent de plusieurs mois dans l'année14(*). Quant à la température du lagon, elle s'est élevée de 0,7°C pendant la même période, entraînant une hausse des épisodes de vagues de chaleur marine avec 10 jours de plus tous les 10 ans depuis 1980. Jérémie Katidjo Monnier, membre du gouvernement de Nouvelle-Calédonie, a souligné devant la mission d'information le 26 mars les effets déjà visibles du réchauffement climatique : « la Nouvelle-Calédonie comprend une très longue façade côtière, sur l'ensemble de laquelle se répartissent les populations. Des habitations ont commencé à s'effondrer et nous comptons nos premiers déplacés climatiques. »

La zone Caraïbes est également particulièrement vulnérable. Le littoral martiniquais comprend environ 117 plages sableuses, dont plus de 30 % ont vu leur largeur diminuer de façon remarquable entre 1951 et 2010, avec un recul évalué à plus de vingt-cinq mètres tandis que, selon l'Initiative française pour les récifs coralliens (Ifrecor), 70 % des coraux sont déjà dégradés en Guadeloupe.

Le réchauffement des eaux aggrave la prolifération des algues sargasses : depuis 2011, celles-ci envahissent chaque année les côtes de la Martinique, de la Guadeloupe, et désormais de la Guyane, dopées par des températures océaniques records. En se décomposant sur les plages, ces organismes dégagent de l'hydrogène sulfuré, un gaz toxique aux conséquences sanitaires, économiques et touristiques considérables pour les populations littorales, outre la dégradation du moral des habitants.

Dans la zone de l'océan Indien, les projections climatiques de la TRACC anticipent une diminution des pluies au coeur de la saison sèche et un retard et raccourcissement de la saison des pluies. À Mayotte par exemple, une diminution moyenne des pluies d'environ 30 % des pluies en saison sèche est attendue d'ici 2100 par rapport à 1991-202015(*), ce qui va rendre critique la problématique d'accès à l'eau pour les populations.

Enfin, l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon fait déjà face aux effets du dérèglement climatique. Le village de Miquelon est aujourd'hui confronté de manière très concrète aux conséquences du dérèglement climatique et de l'érosion côtière. Situé sur un cordon littoral particulièrement vulnérable, entre l'océan Atlantique et l'étang de Miquelon, le bourg subit une montée des eaux, une intensification des tempêtes et un recul progressif du trait de côte qui menacent directement les habitations, les infrastructures et les réseaux. Face à ces risques croissants, les autorités locales et l'État étudient depuis plusieurs années un projet inédit de relocalisation partielle du village vers des zones plus sûres à l'intérieur des terres.

Les outre-mer illustrent donc, selon l'expression de la ministre Naïma Moutchou, « une injustice climatique profonde : ils contribuent de façon infime aux émissions mondiales, mais ils en subissent les conséquences les plus graves. » 

2. Un dérèglement climatique causé par l'homme, fruit d'une responsabilité historique collective

L'origine anthropique du dérèglement climatique est aujourd'hui une certitude scientifique. Sur le réchauffement de 1,24 °C observé jusqu'à fin 2024, 1,22 °C est ainsi dû aux activités humaines16(*).

Le dérèglement climatique est donc indubitablement la conséquence d'émissions de gaz à effet de serre17(*), principalement dues à la combustion d'énergies fossiles (charbon, pétrole et gaz naturel essentiellement).

Émissions de gaz à effet de serre par combustible dans le monde de 1971 à 2023

Source : SDES, 2025.

La responsabilité de ces émissions incombe avant tout à trois blocs géographiques :

- les États-Unis, premier émetteur historique des émissions de gaz à effet de serre, responsable de 24,4 % des émissions cumulées entre 1750 et 2023 ;

- la Chine, premier émetteur actuel, responsable de 30,2 % des émissions de gaz à effet de serre actuelles ;

- l'Europe, responsable de 24,1 % des émissions cumulées entre 1750 et 2023, et de 6,1 % des émissions actuelles.

Premiers émetteurs de gaz à effet de serre, en 2023 et en cumul d'émissions de 1750 à 2023

Source : chiffres du SDES, 2025.

3. Un coût de l'inaction nettement supérieur à celui de la transition

Comme l'a souligné l'économiste Adrien Bilal lors de son audition avec le rapporteur le 15 avril, le coût économique de l'inaction face au dérèglement climatique excède largement celui de la transition écologique. Selon ses travaux, un réchauffement climatique supplémentaire de 1 °C entraînerait, à long terme, une diminution d'environ 20 % du PIB mondial. Dans l'hypothèse du maintien des trajectoires actuelles d'émissions de gaz à effet de serre, la perte nette pourrait ainsi dépasser 30 % du PIB mondial18(*).

Ces dommages économiques résulteraient principalement de l'augmentation de la température des océans, qui accentue les sécheresses, les phénomènes météorologiques extrêmes et les modifications des régimes de précipitations, davantage encore que de la seule hausse des températures locales. Les effets économiques du dérèglement climatique sont d'ores et déjà perceptibles : selon les modélisations d'Adrien Bilal, le PIB mondial par habitant aurait été, dès 2019, supérieur d'environ 20 % en l'absence de dérèglement climatique.

Ses travaux mettent ainsi en évidence un écart considérable entre le coût des dommages climatiques et celui des politiques de réduction des émissions. Une tonne de CO2 émise réduirait le PIB mondial de l'ordre de 1 367 dollars, tandis que le coût moyen d'abattement d'une tonne de CO2 - c'est-à-dire le coût de sa non-émission - s'élèverait à environ 80 dollars, soit près de quinze fois moins.

Cette situation se heurte toutefois à un obstacle classique de l'économie internationale : le phénomène de « passager clandestin ». Un État qui engage des efforts de décarbonation supporte intégralement le coût de cette transition, alors même qu'il ne bénéficie que d'une part limitée des gains économiques associés, ceux-ci profitant également aux autres États.

Pour autant, les travaux d'Adrien Bilal montrent que, pour les grandes puissances économiques, la décarbonation demeure rationnelle même en l'absence d'action collective coordonnée. À l'échelle de l'Union européenne, une tonne de CO2 émise réduirait ainsi le PIB par habitant d'environ 216 dollars. Or le coût d'abattement de 84 % des émissions de CO2 européennes demeure inférieur à ce seuil : il serait donc économiquement rentable pour l'Union européenne de réduire unilatéralement ses émissions d'environ 84 %, y compris en l'absence d'efforts comparables de la part des autres États19(*).

Coût d'abattement d'une tonne de CO2 aux États-Unis et dans l'Union européenne

Source : Bilal, Känzig, 2025 (traduction par la mission d'information).

La coordination internationale n'en reste pas moins indispensable pour obtenir un effet significatif. Si la décarbonation unilatérale peut se révéler économiquement avantageuse pour de grandes économies telles que l'Union européenne ou les États-Unis, elle demeure beaucoup plus difficilement soutenable pour les économies de taille plus réduite, dont les bénéfices retirés de leurs efforts climatiques sont proportionnellement plus limités.

*

* *

Confrontés à une vérité scientifique largement reconnue20(*) et à des conséquences chaque jour plus concrètes pour les populations, les gouvernements ont cependant tardé à prendre conscience du caractère mondial et systémique des réponses à apporter. De fait, le climat n'apparait réellement à l'agenda diplomatique qu'au tournant des années 90, sous une forme alors encore embryonnaire et non contraignante. Les premières pierres de la diplomatie climatique sont alors posées.


* 1 “This `climate change,' it's the greatest con job ever perpetrated on the world”

* 2 La liste figure en annexe. Les auditions plénières sont disponibles en vidéo et leur compte rendu est publié sur le site de la mission d'information https://www.senat.fr/travaux-parlementaires/structures-temporaires/missions-dinformation-communes/mission-dinformation-la-diplomatie-climatique-francaise-a-lepreuve-dun-monde-en-tension.html

* 3 Source : réponse du Haut-Conseil pour le climat au questionnaire du rapporteur.

* 4 Source : institut Copernicus

* 5 Source : audition d'Olivier Poivre d'Arvor.

* 6 Source : réponse du ministère de la transition écologique au questionnaire écrit du rapporteur.

* 7 https://www.nature.com/articles/s41467-025-55948-1

* 8 Ministère de la transition écologique, Chiffres clés du climat édition 2025.

* 9 Source : réponse du HCC au questionnaire écrit du rapporteur.

* 10 Source : réponse du ministère de la transition écologique au questionnaire du rapporteur.

* 11 Source : réponse de Valérie Masson-Delmotte au questionnaire du rapporteur.

* 12 Source : audition de Naïma Moutchou, ministre des outre-mer.

* 13 Source : réponse du Haut-Commissariat de la République en Polynésie française au questionnaire écrit du rapporteur.

* 14 Source : réponse du ministère de la transition écologique au questionnaire écrit du rapporteur.

* 15 Source : réponse du ministère de la transition écologique au questionnaire écrit du rapporteur.

* 16 Source : audition de Valérie Masson-Delmotte.

* 17 Les principaux gaz à effet de serre sont le dioxyde de carbone, le méthane, le protoxyde d'azote et les gaz fluorés.

* 18 Adrien Bilal, Diego Känzig, « The macroeconomic impact of climate change : global versus local temperature », The Quaterly Journal of Economics, 2026.

* 19 Adrien Bilal, Diego Känzig, « Does Unilateral Decarbonization Pay for Itself? », The Quaterly Journal of Economics, 2025.

* 20 Au moins jusqu'à une date récente, voir à ce propos la partie IV du présent rapport.

Les thèmes associés à ce dossier

Partager cette page