A. UNE EXEMPLARITÉ EUROPÉENNE DEVENUE PLUS DIFFICILE À DÉMONTRER

L'Union européenne a longtemps fondé son influence climatique sur son exemplarité. Elle pouvait défendre, dans les enceintes internationales, des objectifs ambitieux en s'appuyant sur une réalité interne : la construction progressive d'un droit climatique européen, la mise en place du système d'échange de quotas d'émission, l'adoption du Pacte vert, l'inscription de la neutralité climatique en 2050 dans le droit de l'Union et la réduction effective de ses émissions depuis 1990.

Cette exemplarité constituait l'un des ressorts principaux de la diplomatie climatique européenne. L'Union pouvait soutenir que l'ambition climatique n'était pas incompatible avec le développement économique, dès lors qu'elle était organisée par des règles, des instruments de marché, des financements et une planification de long terme. Cette posture a longtemps permis à l'Europe de se présenter comme une puissance climatique normative, capable d'entraîner ses partenaires par l'exemple.

Mais cette diplomatie de l'exemplarité devient aujourd'hui plus difficile à tenir. L'Union européenne demeure l'un des acteurs les plus engagés dans la transition climatique, mais elle est confrontée à plusieurs fragilités simultanées : le rythme de réduction des émissions n'est pas pleinement au rendez-vous, les investissements nécessaires demeurent insuffisants, les coûts sociaux et industriels de la transition suscitent des résistances croissantes, et l'unité européenne apparaît plus fragile dans les négociations climatiques internationales.

L'exemplarité européenne, qui était un atout diplomatique, peut ainsi devenir un handicap si elle n'est plus perçue comme crédible par les partenaires extérieurs. Une Union européenne qui défendrait une ambition élevée dans les COP tout en ralentissant sa propre transition perdrait en autorité. À l'inverse, une Union européenne qui maintiendrait ses normes sans offrir de solutions industrielles, financières et sociales nourrirait les critiques selon lesquelles la transition serait trop coûteuse, trop technocratique ou trop déconnectée des réalités économiques.

La crédibilité internationale de l'Union dépend donc désormais moins de l'affichage de nouveaux objectifs que de sa capacité à mettre en oeuvre les objectifs déjà adoptés.

1. La réduction des émissions demeure réelle, mais le rythme interroge

L'Union européenne peut encore faire valoir des résultats significatifs. Elle demeure le seul des six plus gros émetteurs de gaz à effet de serre à avoir réduit ses émissions en 2024. Elle a engagé depuis plusieurs décennies une trajectoire de réduction plus nette que celle de la plupart des grandes puissances économiques. Cette réalité reste un élément important de sa crédibilité internationale.

Toutefois, à cinq années de l'échéance de 2030, les progrès apparaissent fragiles. Les trajectoires européennes demeurent globalement orientées vers l'objectif de réduction de 55 % par rapport aux émissions de 1990, mais plusieurs projections estiment que la cible pourrait être manquée de 6 à 8 % si le rythme de décarbonation n'augmente pas.

Cette difficulté est également visible en France. Le rythme de baisse des émissions ralentit. Il est passé de - 6,8 % en 2023 à - 3 % en 2024 puis -  2,1 % en 202567(*), alors qu'un rythme proche de 4 % serait nécessaire pour atteindre l'objectif fixé pour 2030.

Ce ralentissement s'explique en partie par le fait que les réductions d'émissions les plus faciles et les moins coûteuses ont déjà été réalisées. Les prochaines étapes concernent des secteurs plus difficiles à transformer : transport, bâtiment, agriculture, industrie, usage des sols, puits de carbone. Elles supposent des investissements lourds, des changements d'usage, des infrastructures nouvelles et une acceptabilité sociale plus délicate.

Source : Citepa - Rapport Secten 2026

Cette difficulté est particulièrement importante pour la diplomatie climatique. L'Union européenne a longtemps pu opposer à ses partenaires l'exemple de sa propre trajectoire. Mais si elle peine à respecter ses échéances intermédiaires, son discours devient plus vulnérable. Les partenaires peuvent lui reprocher de demander aux autres des efforts qu'elle-même ne parvient pas à accélérer suffisamment.

Cette vulnérabilité est renforcée par la situation des puits naturels. En France, le secteur de l'utilisation des terres, du changement d'affectation des terres et de la foresterie demeure un puits net de carbone, mais il s'est significativement affaibli. Après une forte hausse dans la période 1990-2000, avec un pic à 56 millions de tonnes équivalent CO2, il a décliné et ne représente plus en moyenne que 36 millions de tonnes équivalent CO2 ces dernières années. Cette évolution fragilise les trajectoires climatiques qui reposent en partie sur la capacité des puits naturels à compenser les émissions résiduelles.

La question n'est donc plus seulement de savoir si l'Union européenne adopte des objectifs ambitieux. Elle est de savoir si elle dispose des moyens concrets, financiers, industriels, sociaux et territoriaux permettant d'atteindre ces objectifs.

2. Les investissements nécessaires à la transition ne sont pas au rendez-vous

La crédibilité de la transition européenne repose aussi sur sa capacité d'investissement. Or le niveau actuel des investissements climat demeure insuffisant au regard des besoins.

L'édition 2026 du rapport sur l'état des lieux des investissements climat en Europe de l'Institute for Climate Economics (I4CE)68(*) montre que les investissements de l'Union européenne ont augmenté pour atteindre 534 milliards d'euros en 2025. Mais ce niveau reste inférieur aux besoins annuels estimés à 878 milliards d'euros en moyenne entre 2026 et 2030.

Cet écart traduit un manque de planification d'investissements à long terme. La hausse observée en 2025 est principalement liée aux investissements dans l'électrification des transports. En revanche, les investissements dans les énergies renouvelables et le nucléaire ont diminué, faute d'une augmentation suffisante de la demande en électricité, en raison de procédures d'autorisation complexes et du manque de capacités d'infrastructures. Les investissements dans le secteur des bâtiments diminuent également de près de 5 %.

Cette situation révèle une tension centrale. L'Union européenne dispose d'objectifs climatiques ambitieux et d'un cadre normatif dense, mais les investissements nécessaires à la réalisation de ces objectifs ne suivent pas encore. Or la transition ne peut pas être seulement réglementaire. Elle suppose des réseaux électriques, des capacités de production bas-carbone, des infrastructures de recharge, des rénovations de bâtiments, des équipements industriels, des systèmes de stockage, des transports propres et des capacités d'adaptation.

L'enjeu diplomatique est direct. Si l'Union européenne défend à l'international la nécessité d'accélérer la transition mais n'est pas capable d'organiser chez elle l'investissement nécessaire, son exemplarité est fragilisée. Les pays partenaires, notamment les pays émergents et en développement, peuvent considérer que les normes européennes sont plus rapides que les moyens de leur mise en oeuvre.

La proposition de l'I4CE consistant à transformer les plans nationaux énergie-climat en véritables plans d'investissement va donc dans le bon sens. L'Union européenne ne doit plus seulement répondre aux crises ou adopter des objectifs, mais construire une feuille de route de l'investissement. Les plans nationaux énergie-climat devraient permettre d'identifier les besoins, les financements, les infrastructures, les calendriers et les obstacles réglementaires.

Cette question est particulièrement importante pour la France. La planification écologique, la stratégie nationale bas-carbone, les programmations pluriannuelles de l'énergie et les plans d'adaptation doivent être davantage articulés avec les besoins d'investissement. L'exemplarité ne peut pas reposer uniquement sur la fixation d'objectifs ; elle suppose des trajectoires financières crédibles.

3. Une ambition climatique confrontée aux contraintes politiques et sociales
a) La fatigue normative et politique affaiblit la dynamique européenne

La difficulté de mise en oeuvre s'accompagne d'une fatigue normative et politique croissante. Face aux difficultés économiques, budgétaires ou d'acceptabilité des réformes adoptées, plusieurs États membres demandent le report, la modification, voire l'annulation de certaines mesures climatiques.

Cette évolution s'inscrit dans un contexte géopolitique et économique défavorable. La guerre en Ukraine, la crise énergétique, l'inflation, la compétition industrielle avec la Chine et les États-Unis, les tensions sur les chaînes d'approvisionnement, la hausse des coûts de l'énergie et les contraintes budgétaires ont conduit l'Europe à recentrer ses efforts sur la compétitivité, la sécurité économique et l'autonomie stratégique.

Ainsi, à la politique du Pacte vert pour l'Europe (Green Deal) semble progressivement se substituer une politique davantage orientée autour du Clean Deal. Cette évolution ne signifie pas nécessairement un abandon de l'ambition climatique, mais elle marque un changement de priorité politique. L'accent est davantage mis sur la simplification réglementaire, la sécurisation des approvisionnements, le soutien aux industries stratégiques, la préférence européenne et la relance industrielle.

La Commission européenne a ainsi engagé une série de textes dits « omnibus », destinés à simplifier ou alléger certaines obligations réglementaires. Cette démarche répond à une demande réelle de lisibilité et de simplification, notamment de la part des entreprises. Mais elle nourrit aussi une inquiétude : celle de voir la simplification devenir un affaiblissement progressif de la politique climatique européenne.

Cette fatigue normative se manifeste aussi dans les débats sur les instruments les plus sensibles du Pacte vert. Certains États membres demandent que la période d'allocation gratuite des quotas dans le SEQE-UE soit prolongée et que le rythme de réduction des allocations soit ralenti. D'autres expriment des inquiétudes sur le SEQE-UE 2, qui doit s'appliquer aux bâtiments et au transport routier, en raison de ses effets potentiels sur les ménages et sur l'acceptabilité sociale de la transition.

La contestation touche également le règlement sur la déforestation importée, les obligations de reporting, les standards de finance durable, les contraintes agricoles et les normes industrielles. Ces remises en cause traduisent une difficulté de fond : la transition climatique devient plus concrète, donc plus contestée. Tant qu'elle relevait principalement d'objectifs généraux et de secteurs industriels ciblés, elle suscitait un consensus relativement large. À mesure qu'elle touche les modes de vie, les coûts de production, les logements, les transports, l'agriculture et les finances publiques, elle devient plus sensible politiquement.

Cette évolution fragilise la diplomatie climatique européenne. L'Union ne peut pas demander aux autres de renforcer leur ambition si elle donne elle-même le sentiment de revenir sur ses instruments. Elle doit donc trouver un équilibre entre simplification et maintien de l'ambition. La simplification est nécessaire si elle rend les normes plus lisibles, plus applicables et plus efficaces. Elle devient problématique si elle retarde la transition ou affaiblit les signaux envoyés aux acteurs économiques.

b) Les négociations sur l'objectif 2040 et la contribution européenne 2035 illustrent cette nouvelle tension

Les négociations relatives à la fixation de l'objectif de réduction des émissions de 90 % d'ici à 2040 témoignent de ce nouveau contexte. Elles ont montré que l'ambition climatique européenne n'est plus seulement discutée en termes de trajectoire scientifique, mais aussi en termes de faisabilité économique, de compétitivité, de mix énergétique, d'acceptabilité sociale et de souveraineté industrielle.

La France et plusieurs autres États membres, dont la Hongrie, la Pologne, la Slovaquie et la République tchèque, ont demandé que les décisions clés de cette négociation soient préalablement traitées par le Conseil européen (au niveau des chefs d'État et de gouvernements) avant d'être confirmées par le Conseil « Environnement », à quelques jours du début de la COP30.

Les négociations sur la COP et la transmission de la contribution déterminée au niveau national de l'Union ont ainsi été conditionnées à plusieurs arbitrages : le report à 2028 de la mise en place du SEQE-UE 2, la possibilité de recourir à hauteur de 5 % à des crédits carbone internationaux de haute qualité, la mention explicite du principe de neutralité technologique afin de supprimer toute hiérarchie entre les énergies permettant d'atteindre la neutralité climatique, et la nécessité de prendre en compte les capacités des puits naturels dans l'atteinte de l'objectif climatique de 2040.

Ces arbitrages montrent que l'Union européenne cherche désormais à concilier plusieurs impératifs : maintenir l'ambition, préserver la cohésion entre États membres, sécuriser les trajectoires industrielles, éviter une fracture sociale et reconnaître la diversité des mix énergétiques. Cette approche est politiquement compréhensible, mais elle peut être perçue à l'extérieur comme un affaiblissement de la position européenne.

La nouvelle contribution européenne à l'horizon 2035, fixant une réduction des émissions entre 66,25 % et 72,5 % par rapport à 1990, illustre également cette tension. Certains États membres souhaitaient retenir le niveau de réduction le plus élevé. Le choix d'une fourchette traduit la difficulté à stabiliser une position commune sur un objectif unique et pleinement aligné avec la trajectoire 2040.

Cette difficulté diplomatique est réelle. Dans les négociations internationales, l'Union européenne défend traditionnellement un haut niveau d'ambition. Mais lorsqu'elle peine à adopter rapidement sa propre contribution ou qu'elle l'accompagne de flexibilités importantes, sa capacité à entraîner les autres s'en trouve réduite.

c) L'unité européenne est parfois fragilisée dans les enceintes internationales

Les difficultés ne concernent pas seulement les négociations internes à l'Union. Elles apparaissent aussi dans certaines enceintes internationales, où l'unité européenne peut être mise à l'épreuve.

L'exemple des négociations au sein de l'Organisation maritime internationale (OMI) est révélateur. Le Comité de la protection du milieu marin (MPEC) de l'OMI a adopté en juillet 2023 une stratégie de réduction des émissions de gaz à effet de serre avec des objectifs intermédiaires indicatifs pour 2030 et 2040. Cette stratégie prévoyait également que 5 % de l'énergie utilisée par les transports maritimes internationaux proviennent de sources à émissions nulles ou quasi nulles.

Les discussions sur un mécanisme mondial de tarification des émissions du transport maritime ont ensuite été particulièrement difficiles. L'Union européenne, le Japon, les États insulaires et certains grands pavillons maritimes alliés à l'industrie ont soutenu l'idée d'une tarification plus ambitieuse. D'autres pays, dont la Chine, la Norvège, le Brésil, plusieurs États sud-américains, arabes et africains, se sont opposés à l'idée de taxer toutes les émissions de gaz à effet de serre, préférant se concentrer sur celles émises au-delà d'un certain seuil d'intensité carbone des carburants.

Lors de la réunion d'avril 2025, un accord a finalement été trouvé sur un cadre global combinant des normes sur les carburants et un mécanisme mondial de tarification des émissions. Les navires de plus de 5 000 tonneaux devaient être tenus de réduire annuellement l'intensité carbone de leurs carburants selon une trajectoire couvrant les années 2028-2035. Selon la Commission européenne, ce système devait générer des recettes comprises entre 11 et 13 milliards de dollars par an, destinées à alimenter un nouveau fonds « net zéro » de l'OMI, utilisé notamment pour soutenir le développement et le déploiement des carburants à émissions nulles ou quasi nulles.

Cet accord devait être confirmé lors d'une réunion de l'OMI en octobre 2025. Cette confirmation, qui aurait dû être une formalité, a été bloquée par les menaces de rétorsion de Washington. Le vote réclamé par l'Arabie saoudite s'est soldé par l'adoption d'une motion de report du cadre par 57 voix pour, 49 contre et 21 abstentions. Une nouvelle session extraordinaire doit être reconvoquée.

Cet épisode est significatif à deux titres. Il montre d'abord que le contexte géopolitique peut bloquer ou retarder des avancées climatiques sectorielles, même lorsqu'un compromis technique semblait acquis. Il montre ensuite que l'unité européenne n'est pas automatique. Alors que l'Union européenne devait voter d'une seule voix dans ce type de négociation, la Grèce et Chypre se sont abstenues, tandis que l'Autriche, la Hongrie et la Slovaquie étaient absentes.

Le Conseil a réaffirmé sa position le 27 avril 2026 mais à la majorité qualifiée, la Grèce, Malte et l'Italie n'ayant pas soutenu la position du Conseil. La réunion du Comité de protection du milieu marin de mai 2026 semble avoir permis de retrouver le chemin du dialogue, mais elle ne garantit pas l'issue du vote à venir.

Cette séquence illustre les fragilités de la diplomatie climatique européenne. L'Union reste un acteur majeur, mais elle est exposée à la pression de partenaires extérieurs, aux intérêts sectoriels nationaux et aux difficultés de cohésion interne. Or, dans les négociations climatiques internationales, la force de l'Union repose précisément sur sa capacité à maintenir une position commune.


* 67 Edition 2026 du rapport Secten de juin 2026.

* 68 https://www.i4ce.org/publication/etat-lieux-investissements-climat-europe-2026/

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