IV. DES PISTES À EXPLORER POUR UNE DIPLOMATIE PLUS AMBITIEUSE
A. LE TEMPS LONG : FAIRE DE LA DIPLOMATIE SCIENTIFIQUE UN PILIER DE LA DIPLOMATIE CLIMATIQUE ET LA PLANIFICATION PLURIANNUELLE
La diplomatie climatique repose sur un socle scientifique. Sans observations, modèles, scénarios, évaluations des impacts et analyses économiques, il n'y aurait ni objectif de température, ni trajectoire d'émissions, ni politiques d'adaptation, ni débat informé sur les pertes et préjudices.
La science est ainsi le point de départ de toute diplomatie climatique. Elle permet d'objectiver les risques, de comparer les trajectoires, d'évaluer les politiques publiques et d'éclairer les choix collectifs. Elle donne aux négociations internationales une base commune, sans laquelle le débat climatique serait livré aux rapports de force, aux intérêts économiques immédiats et aux récits concurrents.
Depuis l'Accord de Paris, cette fonction de la science s'est encore renforcée. Les contributions déterminées au niveau national, les bilans mondiaux, les trajectoires de neutralité carbone, les plans d'adaptation, les scénarios énergétiques, les politiques d'investissement, les instruments de finance durable et les mécanismes de transparence reposent tous sur des connaissances scientifiques. L'ambition climatique ne peut être crédible que si elle est fondée sur des données robustes, actualisées et partagées.
Mais ce socle scientifique est aujourd'hui fragilisé. La science climatique est de plus en plus contestée, instrumentalisée ou attaquée. Les travaux du Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) font l'objet de tensions politiques. Certains États cherchent à ralentir la publication de ses rapports ou à relativiser ses conclusions. Les chercheurs sont exposés à des campagnes de dénigrement. Les financements de la recherche sont parfois remis en cause. La désinformation climatique s'est transformée : elle ne nie plus seulement le réchauffement, elle cherche aussi à retarder l'action, à discréditer les politiques publiques ou à exagérer les coûts de la transition.
Dans ce contexte, la diplomatie scientifique ne peut plus être considérée comme un simple complément de la diplomatie climatique. Elle doit en devenir l'un des piliers. Elle doit permettre de défendre l'indépendance de la recherche, de soutenir les grandes institutions scientifiques internationales, de renforcer les coopérations avec les pays vulnérables, de lutter contre la désinformation et de mieux faire comprendre les bénéfices économiques, sociaux et sanitaires de la transition écologique.
1. Renforcer le socle scientifique de la diplomatie climatique
a) La recherche scientifique, fondement de la diplomatie climatique
La diplomatie climatique est née de la science. La reconnaissance internationale du changement climatique, la construction progressive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques, le protocole de Kyoto puis l'Accord de Paris ont tous reposé sur l'accumulation de connaissances scientifiques relatives au réchauffement, à ses causes, à ses impacts et aux trajectoires permettant de le limiter.
Le GIEC occupe, dans cette architecture, une place centrale. Il n'est pas seulement un organisme scientifique. Il est une institution de référence du multilatéralisme climatique. Ses rapports fournissent aux États une base commune de diagnostic. Ils permettent de stabiliser un langage partagé, de qualifier les risques, de comparer les scénarios d'émissions, d'évaluer les impacts et de mesurer l'écart entre les trajectoires actuelles et les objectifs de température.
Les rapports du GIEC se sont progressivement imposés comme la base scientifique des décisions prises dans les COP. Les constats relatifs aux trajectoires d'émissions, aux budgets carbone, aux impacts du réchauffement et aux options d'atténuation et d'adaptation sont régulièrement repris dans les décisions des conférences des parties. Ils ont notamment constitué le fondement scientifique du premier bilan mondial de l'Accord de Paris.
Cette fonction est essentielle. Le GIEC ne décide pas des politiques à mener. Il établit l'état des connaissances. Les COP négocient les réponses politiques. Cette distinction doit être préservée. Elle garantit que la science éclaire la décision sans se substituer au débat démocratique et que les négociations politiques ne remettent pas en cause les bases scientifiques établies.
La diplomatie climatique française doit donc défendre ce modèle d'articulation entre science et décision. Elle doit soutenir les institutions scientifiques internationales, contribuer activement aux travaux du GIEC, favoriser la participation des chercheurs français et étrangers, et s'assurer que les résultats scientifiques soient accessibles aux décideurs comme aux citoyens.
La France dispose à cet égard d'un écosystème scientifique reconnu. Le CNRS, l'IRD, le Cirad, le Cired, l'Ifremer, Météo-France, le BRGM, l'Inrae, le CEA, les universités et les grandes écoles contribuent à la connaissance du climat, des océans, de la biodiversité, de l'agriculture, de l'eau, des risques naturels, de l'énergie et des impacts économiques et sociaux du changement climatique.
Cette excellence scientifique constitue un élément de soft power. Elle donne à la France une capacité d'influence particulière dans les enceintes internationales. Elle permet de nourrir les positions françaises, d'appuyer les pays partenaires, de participer à la structuration des connaissances mondiales et d'anticiper les évolutions futures des négociations climatiques.
La diplomatie scientifique ne se limite pas aux sciences physiques du climat. Elle concerne aussi les sciences économiques, sociales, financières, juridiques et politiques. Les travaux sur le coût de l'inaction109(*), le coût du capital, l'assurabilité, la stabilité financière, les pertes et préjudices, les migrations, la sécurité alimentaire, la santé ou les effets sociaux de la transition deviennent indispensables à la diplomatie climatique. Ils permettent de démontrer que le changement climatique n'est pas seulement un enjeu environnemental, mais un risque économique, social, financier et géopolitique.
b) Le GIEC, une institution scientifique indispensable mais de plus en plus contestée
Le GIEC est aujourd'hui au coeur d'un rapport de force diplomatique. Ses conclusions scientifiques sont largement reconnues, mais elles font l'objet de tentatives de contestation, de ralentissement ou d'affaiblissement de la part de certains États.
Les rapports du GIEC sont devenus des documents politiquement sensibles. Ils ne se contentent pas de décrire les phénomènes climatiques. Ils évaluent les trajectoires d'émissions, les options d'atténuation, les besoins d'adaptation, les risques futurs et les conséquences de l'inaction. Ils peuvent donc contredire les intérêts de pays fortement dépendants des énergies fossiles, de puissances économiques réticentes à accélérer leur transition ou de gouvernements hostiles au multilatéralisme climatique.
Plusieurs États cherchent ainsi à peser sur le calendrier ou sur la reconnaissance des travaux du GIEC. Le calendrier du septième rapport d'évaluation est devenu un enjeu majeur. Le second bilan mondial de l'Accord de Paris aura lieu en 2028, avec des travaux techniques engagés en amont. Pour qu'il repose sur une base scientifique actualisée, il est essentiel que les travaux du GIEC soient disponibles à temps. Or certains États cherchent à retarder le calendrier de publication, notamment du groupe de travail III consacré à l'atténuation, afin de limiter son influence sur ce second bilan mondial.
Cette situation est préoccupante. Si le bilan mondial n'était pas nourri par des données scientifiques actualisées et partagées, il perdrait une partie de sa portée. Le mécanisme de relèvement progressif de l'ambition prévu par l'Accord de Paris repose précisément sur l'articulation entre évaluation scientifique, bilan collectif et renforcement des contributions nationales. Affaiblir le calendrier scientifique revient donc à affaiblir l'un des mécanismes fondamentaux de l'Accord.
La France doit défendre le GIEC et son calendrier. Elle apporte déjà un soutien important au GIEC. Elle participe activement à ses différentes plénières, nomme des scientifiques français pour l'élaboration des rapports et organise la revue des projets de rapports. Elle contribue au financement du GIEC via une contribution volontaire au fonds fiduciaire de l'Organisation météorologique mondiale, répartie entre le ministère de l'Europe et des affaires étrangères, le ministère de la transition écologique et le ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche.
L'engagement français est également illustré par l'accueil et le financement de l'unité de soutien technique du groupe de travail I du GIEC, consacrée aux bases physiques du changement climatique, à l'Université Paris-Saclay. Ce groupe, qui fut coprésidé par Valérie Masson-Delmotte pour le sixième cycle, est désormais coprésidé par Robert Vautard pour le septième cycle. L'accueil à Paris, en décembre 2025, d'une réunion des auteurs du GIEC réunissant près de 700 scientifiques a également témoigné de cet engagement.
2. Protéger la vérité scientifique dans un contexte de contestation accrue
a) La remise en cause de la science climatique par les États-Unis fragilise le multilatéralisme
La remise en cause récente de l'expertise scientifique climatique par le gouvernement américain suscite de vives inquiétudes. Elle fragilise la crédibilité internationale d'institutions comme le GIEC et contribue à affaiblir le multilatéralisme climatique en remettant en question l'existence d'un diagnostic scientifique partagé.
Le retrait des États-Unis de l'Accord de Paris, puis la remise en cause de leur participation à plusieurs enceintes et organisations liées au climat, créent une situation inédite. Les États-Unis ont historiquement joué un rôle scientifique majeur dans la production de connaissances climatiques. Une part importante des études scientifiques sur le changement climatique émane d'au moins un scientifique basé aux États-Unis. Les institutions américaines, notamment la NOAA, la NASA ou les grands centres de recherche atmosphérique et océanique, ont fourni pendant des décennies des données essentielles à la compréhension du climat.
La suppression ou la réduction de certains financements américains, la remise en cause de bases de données climatiques, le retrait contraint de laboratoires publics de projets internationaux et les menaces sur certaines agences scientifiques peuvent donc avoir des effets mondiaux. Ils risquent d'affaiblir l'accès à des données climatiques et océaniques essentielles, de perturber l'intercomparaison des modèles climatiques, de réduire les capacités de suivi des catastrophes et de limiter la participation américaine aux travaux internationaux.
La remise en cause du GIEC par les États-Unis serait particulièrement préoccupante. L'apport des scientifiques américains et le financement américain ont longtemps été importants pour le fonctionnement de cette institution. Leur retrait ou leur marginalisation affaiblirait non seulement la capacité du GIEC à produire ses rapports, mais aussi la légitimité politique de ses travaux auprès de certains partenaires.
Cette situation pourrait également encourager d'autres États à contester davantage la science climatique. Certains pays déjà réticents à reconnaître pleinement les conclusions du GIEC pourraient s'appuyer sur la position américaine pour ralentir les discussions, relativiser les résultats scientifiques ou affaiblir les références au climat dans les enceintes internationales.
La remise en cause américaine exerce enfin une pression sur certains pays pour qu'ils s'alignent sur des positions moins ambitieuses. Elle a déjà des effets dans des enceintes comme l'Organisation maritime internationale ou les COP, où les menaces de rétorsion ou les changements de position de Washington peuvent bloquer des compromis techniques.
Face à cette évolution, la France et l'Union européenne doivent défendre la continuité scientifique du multilatéralisme climatique. Elles doivent soutenir les chercheurs menacés, préserver les bases de données, renforcer les coopérations internationales et éviter que le retrait américain ne crée un vide scientifique et diplomatique.
b) Une désinformation climatique plus diffuse, plus sophistiquée et plus politique
La diplomatie scientifique est également confrontée à la progression de la désinformation climatique. Celle-ci ne se limite plus à la négation pure et simple du réchauffement. Elle prend des formes plus diffuses, plus sophistiquées et parfois plus efficaces politiquement.
Il convient de distinguer la mésinformation et la désinformation. La mésinformation désigne la diffusion d'informations inexactes ou fausses sans intention malveillante, souvent due à des erreurs, des malentendus ou des connaissances obsolètes. La désinformation désigne, au contraire, un contenu intentionnellement faux ou trompeur, créé pour induire le public en erreur à des fins politiques, financières ou idéologiques.
La désinformation climatique a évolué. Elle ne cherche plus seulement à nier le changement climatique. Elle cherche de plus en plus à retarder l'action. Elle met en doute les solutions, exagère les coûts de la transition, minimise les bénéfices de l'action climatique, oppose artificiellement climat et pouvoir d'achat, présente les politiques climatiques comme une menace pour la souveraineté ou la liberté individuelle, ou défend un solutionnisme technologique destiné à repousser les efforts d'atténuation.
Cette évolution est dangereuse. Elle fragilise l'acceptabilité sociale de la transition. Elle nourrit la défiance envers les institutions. Elle affaiblit la capacité des gouvernements à conduire des politiques de long terme. Elle rend également plus difficile le dialogue international, car les négociations climatiques reposent sur l'existence d'un diagnostic partagé.
La diplomatie climatique est donc aussi une bataille des récits. Les politiques climatiques sont contestées par des acteurs qui les présentent comme une menace pour le pouvoir d'achat, la liberté économique, la souveraineté nationale ou la compétitivité. Certains discours remettent en cause la science, exagèrent les coûts de la transition ou minimisent les impacts du changement climatique.
La réponse ne peut pas être seulement technique. Elle doit être politique, pédagogique et démocratique. La France et l'Union européenne doivent mieux expliquer les bénéfices de la transition : réduction des importations fossiles, amélioration de la qualité de l'air, sécurité énergétique, résilience des infrastructures, emplois industriels, innovation, protection des populations vulnérables, réduction des risques sanitaires et économiques.
Les scientifiques ont un rôle essentiel à jouer dans ce débat. Ils ne doivent pas être transformés en acteurs partisans, mais ils doivent pouvoir contribuer à la pédagogie collective. Leur parole doit être protégée, soutenue et rendue accessible. La diffusion d'une information scientifique rigoureuse et compréhensible constitue une condition de l'acceptabilité démocratique de la transition.
c) Les premiers outils internationaux de lutte contre la désinformation climatique
La lutte contre la désinformation climatique commence à être reconnue comme un sujet de diplomatie internationale.
Lancée en 2024 par le Brésil, avec notamment le soutien de l'Unesco et des Nations unies, l'Initiative mondiale pour l'intégrité de l'information sur le changement climatique, signée par quinze pays dont la France, a permis d'inscrire pour la première fois l'intégrité de l'information dans l'agenda d'action de la COP30 et dans les dialogues Action for Climate Empowerment de 2025.
Structurée autour d'un fonds mondial, d'un agenda institutionnel et de campagnes dédiées au changement climatique, cette initiative répond à la nécessité de politiques publiques visant à protéger l'intégrité de l'information, à garantir la sécurité des acteurs qui informent sur les enjeux climatiques et à soutenir une action climatique mondiale éclairée.
Dans le cadre d'appels à partenariats, des organisations à but non lucratif pourront bénéficier de financements pour mener des recherches approfondies, communiquer et produire une information rigoureuse sur le changement climatique. L'objectif est d'améliorer la qualité du débat public et de la couverture médiatique.
Les organisations retenues rejoindront également un réseau mondial et interdisciplinaire inédit, destiné à partager les résultats des recherches, à analyser l'évolution des mécanismes de désinformation et de mésinformation climatiques et à formuler des recommandations concrètes en faveur de politiques publiques innovantes à l'échelle internationale.
Cette initiative est importante car elle reconnaît que l'information est désormais un champ de la diplomatie climatique. Protéger l'intégrité de l'information climatique, c'est protéger les conditions du débat démocratique et les bases scientifiques de l'action publique.
La France doit soutenir activement ce type de démarche. Elle doit le faire en cohérence avec son propre engagement en faveur de la science, de la liberté académique, du pluralisme de l'information et de la lutte contre les ingérences informationnelles.
Recommandation n° 32 : Faire de la diplomatie scientifique un pilier de l'influence française en soutenant la recherche, y compris la recherche fondamentale, la mobilité des chercheurs et la diffusion des savoirs, y compris les savoirs traditionnels relatifs à l'adaptation climatique.
3. Faire de la science un outil actif de coopération scientifique
a) Relancer la recherche et protéger la liberté académique
La remise en cause de la science climatique et les pressions exercées sur les chercheurs rendent nécessaire une politique active de soutien à la recherche et à la liberté académique.
Le programme « Choose France and Europe for Science », annoncé le 5 mai 2025 par le Président de la République aux côtés de la présidente de la Commission européenne, s'inscrit dans cette logique. Il vise à accueillir en France et en Europe des chercheurs de rang mondial, notamment lorsque leurs travaux sont menacés ou fragilisés dans leur pays d'origine.
Ce programme a suscité un intérêt important auprès de chercheurs venus de grandes institutions américaines, notamment Yale, Harvard, Princeton ou encore la Nasa. Fin mai 2026, plus de soixante chercheurs avaient été sélectionnés, pour un investissement total de 37 millions d'euros. L'Union européenne s'est engagée à mobiliser 500 millions d'euros entre 2025 et 2027. La Commission européenne a présenté en avril 2026 les premiers projets sélectionnés.
Cette initiative répond à un double objectif. Elle permet d'abord de protéger la recherche lorsque celle-ci est fragilisée par des décisions politiques. Elle permet ensuite de renforcer l'attractivité scientifique européenne dans un contexte où la compétition internationale pour les talents est intense.
Elle doit cependant s'inscrire dans une stratégie plus large. Accueillir des chercheurs menacés est indispensable, mais cela ne suffit pas. Il faut également renforcer les financements de long terme, soutenir les infrastructures de recherche, préserver les bases de données, favoriser les coopérations internationales et améliorer la valorisation des travaux scientifiques dans le débat public.
La France doit aussi mieux reconnaître l'engagement des chercheurs dans les travaux internationaux. Participer au GIEC, contribuer à des programmes de coopération scientifique, développer des données climatiques régionales ou accompagner des pays partenaires demande du temps et des ressources. Cette participation doit être soutenue, valorisée et intégrée à la stratégie d'influence scientifique française.
La diplomatie scientifique suppose enfin de créer des espaces de dialogue entre diplomates et scientifiques. Le Centre d'analyse, de prévision et de stratégie entretient déjà des liens étroits avec des chercheurs français et étrangers travaillant sur les différentes dimensions des enjeux climatiques : climatologues, océanologues, météorologues, spécialistes des enjeux sécuritaires, des questions énergétiques, économistes. Il organise régulièrement des séminaires avec des scientifiques et des think tanks et participe à des dialogues de type 1.5, permettant de valoriser l'expertise scientifique française et de recueillir l'expertise étrangère.
Ces échanges doivent être renforcés. Ils permettent aux diplomates de mieux appréhender les implications climatiques des évolutions scientifiques et aux chercheurs de mieux comprendre les contraintes de la négociation internationale.
b) Structurer une diplomatie scientifique de coopération avec les pays partenaires
La diplomatie scientifique ne doit pas être descendante. Elle ne peut consister uniquement à diffuser l'expertise française vers les pays partenaires. Elle doit soutenir les capacités scientifiques locales, favoriser la coproduction de connaissances et répondre aux besoins des territoires vulnérables.
La participation des chercheurs des pays du Sud aux travaux scientifiques internationaux demeure insuffisante. Les capacités de recherche, les financements, les infrastructures, l'accès aux données, les réseaux universitaires et les moyens de publication sont très inégalement répartis. Cette situation limite la prise en compte de certaines vulnérabilités, de certains savoirs locaux et de certaines réalités territoriales.
La France doit donc développer des coopérations scientifiques renforcées avec les pays vulnérables, en particulier en Afrique, dans le Pacifique, dans les Caraïbes, dans l'océan Indien et en Amérique latine. Ces coopérations peuvent prendre plusieurs formes : bourses, mobilités de chercheurs, laboratoires conjoints, formations doctorales, réseaux de données, programmes de modélisation régionale, systèmes d'alerte précoce, recherche sur l'agriculture, l'eau, la santé, les océans, la biodiversité et les risques.
Les outre-mer peuvent jouer un rôle particulier dans cette stratégie. Ils sont exposés à des risques climatiques majeurs : cyclones, montée du niveau de la mer, érosion côtière, stress hydrique, risques sanitaires, perte de biodiversité, blanchissement des coraux, tensions sur les infrastructures. Ils peuvent devenir des plateformes de coopération scientifique régionale avec les États insulaires et côtiers voisins.
Le projet Climat du Pacifique, savoirs locaux et stratégies d'adaptation, ou CLIPSSA, illustre cette approche. À vocation régionale, il vise à développer des données scientifiques inédites sur le climat futur du Pacifique Sud d'ici 2100 et à analyser les impacts sectoriels. Cofinancé par le Fonds outre-mer, la Facilité 2050, l'IRD et Météo-France, il produit des simulations climatiques à haute résolution pour l'ensemble du Pacifique Sud et à très haute résolution pour la Polynésie française. Ces données sur les vagues de chaleur, les précipitations, les sécheresses ou l'activité cyclonique doivent constituer le socle scientifique des politiques d'adaptation.
L'initiative Kiwa constitue un autre exemple. Lancée en 2020 et financée par l'Union européenne, la France, le Canada, l'Australie et la Nouvelle-Zélande, elle vise à renforcer les capacités locales et nationales et à promouvoir des approches sensibles à la vulnérabilité sociale et aux inégalités de genre pour s'adapter au changement climatique.
Ces exemples montrent que la diplomatie scientifique est aussi une diplomatie de terrain. Elle produit des données utiles aux politiques publiques, renforce les capacités locales, valorise les savoirs régionaux et facilite l'accès aux financements climatiques. En effet, pour accéder à certains financements, les pays doivent être capables de documenter leurs vulnérabilités, d'identifier leurs besoins, de construire des scénarios et de justifier les bénéfices attendus de leurs projets.
La diplomatie scientifique rejoint donc directement la finance climat et l'adaptation. Elle permet de transformer des constats généraux en politiques publiques territorialisées.
c) Les outils scientifiques et techniques au service de la planification climatique
La diplomatie scientifique doit également s'appuyer sur des outils techniques robustes. La production de données climatiques, environnementales et territoriales devient un enjeu stratégique.
Le programme LiDAR HD, qui permet l'acquisition de données altimétriques et la description en trois dimensions de la France et de ses territoires, constitue un exemple d'outil puissant de suivi des évolutions territoriales. Ce type de programme peut être mobilisé pour mieux anticiper les risques d'inondation, d'érosion, de submersion, de glissement de terrain ou d'artificialisation.
Les données océaniques constituent un autre enjeu majeur. Les océans absorbent une part importante de la chaleur et du carbone, mais ils subissent acidification, réchauffement, perte de biodiversité, élévation du niveau de la mer et pression sur les ressources. L'observation de l'océan devient donc un pilier de la diplomatie climatique et scientifique, en particulier pour une puissance maritime comme la France.
Le 3 juin 2026, la Commission européenne a adopté une communication intitulée « Ocean Eye : une initiative européenne pour l'observation de l'Océan ». Cette initiative, qui constitue un des principaux instruments de mise en oeuvre du Pacte européen pour l'Océan présenté lors de la troisième Conférence des Nations Unies pour l'Océan (UNOC) à Nice, vise à doter l'Union d'un système intégré d'observation, de connaissance et de prévision de l'océan en s'appuyant sur le jumeau numérique européen de l'océan (EDITO) et le programme marin de Copernicus.
Dans le même temps, elle a appelé à la création d'une alliance internationale visant à mobiliser les pays de l'Union et les partenaires internationaux autour de l'obtention de financements et de la mise en place d'un cadre pour une action et une coopération coordonnées. L'Union apportera à l'alliance internationale une contribution de 50 millions d'euros au titre d'Horizon Europe pour la période 2026-2027.
Comme l'a indiqué la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen à l'occasion de son discours de présentation : « Pour réussir, nous devons nous appuyer sur la science. La science nous donne des informations sur l'état actuel et futur de l'Océan. À l'aide de données sur le milieu marin précises, nous pouvons mieux comprendre ce qui se passe dans les profondeurs des mers et leurs vastes étendues d'eau. Ces données nous permettent de prédire les effets du changement climatique et de nous préparer aux événements météorologiques extrêmes. ». Cette initiative ouvre ainsi des perspectives pour les entreprises, la recherche et le monde universitaire et donne l'occasion, à l'Europe, de devenir un leader mondial des données sur le milieu marin.
Lors du Sommet pour l'action sur l'Intelligence Artificielle en février 2025 à Paris, 91 partenaires, regroupant 37 entreprises technologiques, dix pays ( Allemagne, Chili, Corée du Sud, Danemark, Finlande, France, Kenya, Maroc, Norvège, Royaume-Uni et Inde) et cinq organisations internationales (Global Green Growth Institute, Agence Internationale de l'Energie, Programme des Nations Unies pour le Développement, Programme des Nations Unies pour l'Environnement, Union Internationale des Télécommunications) ont uni leurs forces dans le cadre de la Coalition pour une Intelligence Artificielle (IA) écologiquement durable.
Dans la continuité de la dynamique engagée lors de l'UNOC et du volet « IA & Océan » de la Coalition s'est tenu à Biarritz, du 1er au 3 juin 2026 un « Forum de l'IA pour les Océans et les territoires côtiers », labellisé G7 France et co-organisé par le ministère de la Transition écologique et Waves of Change, en présence d'Olivier Poivre d'Arvor, ambassadeur de France pour les affaires polaires et les questions maritimes.
La mise en place d'une « stratégie carbone bleu » pour mettre en valeur les capacités de séquestration de CO2 des océans, peu prises en compte dans les discussions climatiques, permettrait de développer des capacités indispensables pour atteindre la neutralité climatique en 2050 et de servir de levier de développement économique et social tout en assurant la promotion de pratiques ancestrales et l'atteinte d'objectifs culturels. Il est indispensable de poursuivre la recherche dans ce domaine pour développer des méthodologies et des outils de mesures et de certification.
Ces instruments scientifiques peuvent devenir des outils d'influence. Les pays capables de produire, partager et interpréter des données climatiques et océaniques disposeront d'un avantage dans la définition des politiques d'adaptation, des normes, des financements et des coopérations internationales.
La France doit donc considérer la donnée climatique comme un actif stratégique. Elle doit soutenir les infrastructures d'observation, les capacités de modélisation, les plateformes de partage de données et les coopérations scientifiques régionales.
d) Faire participer davantage les scientifiques au débat public sans politiser la science
La place de la science dans le débat public constitue un enjeu central. Pour renforcer la confiance dans l'action climatique, il ne suffit pas de produire des rapports scientifiques. Il faut encore que leurs conclusions soient comprises, diffusées et débattues.
La participation des scientifiques au débat public doit donc être encouragée, mais dans un cadre qui préserve leur indépendance. Les scientifiques n'ont pas vocation à définir seuls les choix politiques. Ils doivent éclairer les décisions, expliciter les incertitudes, corriger les erreurs factuelles, rappeler l'état des connaissances et rendre compréhensibles les risques.
Pour renforcer la place de la science sans la politiser, il est essentiel de préserver des instances d'articulation claire entre science et décision politique. Le GIEC établit le diagnostic ; les COP négocient les réponses. Au niveau national, des institutions comme le Haut Conseil pour le climat jouent un rôle comparable d'évaluation et d'éclairage des politiques publiques. Elles permettent de garantir la diffusion d'une information rigoureuse et indépendante.
La vulgarisation constitue également un enjeu important. Les conclusions du GIEC doivent être rendues accessibles. Leur traduction en français, leur diffusion auprès du grand public, des élus, des collectivités, des enseignants, des journalistes et des acteurs économiques doivent être renforcées. Le Haut Conseil pour le climat publie déjà des versions « grand public » de ses rapports annuels et de certains rapports thématiques. Cette démarche doit être encouragée.
La lutte contre la désinformation suppose aussi de protéger les chercheurs. Plusieurs d'entre eux peuvent hésiter à s'exprimer publiquement par crainte de campagnes de harcèlement, de dénigrement ou d'instrumentalisation. Il est donc nécessaire de garantir leur sécurité, leur liberté d'expression scientifique et leur accès aux médias dans de bonnes conditions.
La diplomatie climatique française doit ainsi associer davantage les scientifiques, les entreprises, les collectivités, les ONG, les jeunes, les territoires ultramarins et les acteurs économiques. La transition ne doit pas être présentée uniquement comme une contrainte. Elle doit être expliquée comme une stratégie de souveraineté, de sécurité, de prospérité et de protection des populations. La mission d'information a ainsi pu entendre de grandes voix scientifiques, comme Jean Jouzel, Valérie Masson-Delmotte, Linwood Pendleton ou Jean-Pierre Gattuso, qui portent les messages de la science dans le débat public et permettent au grand public de mieux percevoir les enjeux et les risques liés au climat. Il s'agit là d'une mission essentielle que la mission d'information souhaite promouvoir.
Recommandation n° 33 : Soutenir une plus grande participation des scientifiques au débat public afin de lutter contre la désinformation climatique et de mieux valoriser les bénéfices économiques, sociaux et sanitaires de la transition écologique.
* 109 Tels ceux portés par l'économiste précité Adrien Bilal.