V. LE POINT DE VUE DES EXPERTS
A. AUDITION DE M. MARC ELOIT, MEMBRE DU COMITÉ INTERMINISTÉRIEL SUR LES ENCÉPHALOPATHIES SPONGIFORMES SUBAIGUËS TRANSMISSIBLES, MEMBRE DU CONSEIL SCIENTIFIQUE DE L'AFSSA
M. Marc
ELOIT - Mesdames, Messieurs les sénateurs, bonjour. Merci de m'avoir
invité.
Je voudrais dire en préambule que, contrairement aux intervenants de ce
matin et sans doute de cet après-midi, je ne représente que
moi-même ; donc, mon discours est très personnel.
Je suis virologiste. Je travaille à l'Ecole vétérinaire de
Maisons-Alfort. Je suis responsable d'un groupe de génétique des
virus. Je travaille dans deux structures au titre de l'expertise : depuis
sa création dans le groupe de sécurité virale, dans ce qui
s'appelle aujourd'hui l'AFSSAPS, et, depuis sa création
également, dans le Comité interministériel sur les
encéphalopathies spongiformes.
Si je dois analyser le rôle de l'expert en situation de crise, je
choisirai l'exemple de la BSE, que je connais le mieux. Il me paraît
avoir une certaine originalité, qui n'est pas totale, qui concerne,
d'abord, la notion d'incertitude, ce qui définit un rôle pour
l'expert, et, ensuite, la notion d'urgence, contrainte également
importante.
Nous sommes dans un contexte d'incertitude. Je rappelle que l'agent
pathogène n'est pas connu ; que la distribution dans l'organisme,
c'est-à-dire la manière dont on peut qualifier la
dangerosité de tel ou tel organe, est connue par des techniques
très peu sensibles, en particulier dont la sensibilité relative
par rapport à celle de l'homme n'est pas connue ; que, si le mode
principal de transmission est connu, l'existence de modes alternatifs reste
inconnue ; que les doses infectantes pour l'homme ne sont pas connues non
plus et que, si l'origine alimentaire des cas humains est probable, les
questions relatives à l'aliment en cause et à l'unicité de
cette transmission d'origine alimentaire restent posées.
C'est probablement dans ces situations de grande incertitude scientifique que,
contrairement à ce que l'on a entendu ce matin, sur lequel je
reviendrai, il existe certainement une divergence entre le point de vue du
scientifique et la position que va prendre le décideur.
J'en viens à la différence d'analyse entre le groupe d'experts
ayant travaillé en France sous l'égide de l'AFSSA et le groupe
européen.
Je rappelle que, sur le plan chronologique, le groupe ESST n'a jamais
été saisi de la question de l'analyse du plan d'exportation
anglais au moment des discussions au niveau communautaire, ni avant ni
même après la sortie de la décision et de la Directive en
1998. Ce comité a été saisi en urgence sous forme d'un
avis à donner sur un texte qui transposait la décision
communautaire.
Nous avons essayé de traduire cette question sur un texte
réglementaire en une question scientifique :
" Existait-il
un risque de consommation de cet aliment ? "
en tâchant de
le qualifier, de l'identifier, avec deux sous-questions :
-
" Etait-il possible de consommer de la viande d'animaux en
incubation ? ".
Nous avons répondu non.
-
" Le plan anglais permettait-il d'éviter que de la viande
d'animaux en incubation n'entre dans la consommation
française ? ".
Nous avons répondu que, très
probablement, cela diminuait considérablement le risque, mais que
celui-ci n'était pas maîtrisé au sens où les
données expérimentales -je ne parle plus de probabilités-
permettant de prouver l'absence d'infectiosité de cette viande
n'étaient pas disponibles.
Nous avons pris en compte d'autres éléments un peu en marge de
l'analyse de risques à proprement parler :
- il s'agissait d'une maladie mortelle ;
- les durées d'incubation, donc la capacité à se
rendre compte d'erreurs, étaient fortement retardées dans le
temps ;
- également -et ce n'était pas négligeable- le fait
que 1'on nous posait la question de la levée de mesures de
précaution, c'est-à-dire non pas d'imposer de telles mesures,
mais bien de savoir si les conditions étaient réunies pour lever
ces mesures de précaution, ce qui était un peu
différent ;
- enfin, le fait que la réponse à toutes ces questions,
compte tenu de détails techniques que je vous épargnerai, pouvait
probablement être levée l'année suivante ou un an et demi
plus tard : donc, ce n'était pas renvoyer
sine die
la
réponse, mais considérer qu'un délai supplémentaire
pouvait donner des informations complémentaires.
Quant à l'avis de l'Union européenne, il est ce qu'il est. Les
experts ont cru pouvoir, ce que nous n'avons pas souhaité faire, aller
plus loin en quantifiant et qualifiant le degré d'infectiosité de
la viande.
En conclusion, l'avis français insiste sur les doutes et, donc, dans le
cadre d'une levée de mesures de précaution, en quelque sorte,
renverse les charges de la preuve en insistant sur l'absence de preuves
expérimentales sur les postulats de départ. Quant à l'avis
du Comité Scientifique Directeur (CSD) ou tout au moins de son
sous-groupe spécialisé sur les ESST, il se détermine plus
sur des éléments de probabilité scientifique et, à
mon sens très personnel, et sans aucun esprit polémique, ne
souligne peut-être pas suffisamment les interrogations scientifiques
sous-jacentes.
Probablement, la divergence aurait été plus faible si les
mêmes questions avaient été posées et si elles
avaient été de nature strictement scientifique. Cela justifie une
harmonisation du processus et, surtout, une réflexion sur la
chronologie : après tout, demander à un groupe national de
se positionner par rapport à un avis déjà émis au
plan européen portait, en soi, le germe d'un conflit potentiel.
Seconde notion : l'urgence. C'est une source de difficultés pour
une analyse qui va au fond des dossiers. Certaines urgences pourraient
probablement être évitées. Là encore, à
propos de cette question sur l'embargo, avoir dû examiner en une
séance le dossier et rédiger le soir même un peu
tardivement le compte rendu correspondant, pour ce qui résultait,
finalement, d'une transposition de directive, relevait d'une urgence qui aurait
pu peut-être être évitée.
En revanche, d'autres urgences sont indiscutables et sont à mettre en
rapport avec la disponibilité effective des experts, sur laquelle
j'aimerais insister. La plupart de ces experts, dont je fais partie, sont
généralement des directeurs de recherche ou équivalents.
Ils sont très pris par leur activité scientifique, par des
charges d'enseignement éventuelles, également par une des
contraintes liées au financement de la recherche publique qui est qu'une
grande partie -sans mauvais jeu de mots- de leur activité de recherche
consiste déjà à trouver les moyens de travailler et, en
l'occurrence, ils ont souvent des moyens logistiques de secrétariat
très limités. Donc, ils sont très pris et le temps
passé à l'expertise n'est absolument pas compensé par des
affectations de personnels ou de moyens complémentaires. Autrement dit,
il n'y a pas de réflexion collective sur les moyens dédiés
à l'expertise. Les grands organismes publics de recherche (INSERM, INRA,
CNRS) gèrent des moyens humains et budgétaires en fonction de
programmes de base et de programmes complémentaires, le ministère
de la Recherche également et les agences sollicitent les experts, mais
n'ont guère de moyens de compensation ; d'où, au minimum, la
nécessité d'une réflexion globale.
J'ai quelques éléments sur la gestion des avis minoritaires, que
je pourrais évoquer s'il y a des questions, et également en
réponse aux interrogations résultant de l'interface avec les
médias.
Je voudrais surtout insister sur l'évolution, telle que j'ai pu la
connaître à titre personnel, du dispositif mis en place au cours
du temps. J'ai connu, comme d'autres collègues, l'époque des avis
informels de tel ou tel scientifique à telle ou telle administration.
J'ai surtout connu, ensuite, le groupe interministériel sur les ESST,
qui continue à exister et qui, je pense, a constitué une grande
avancée, ne serait-ce que parce qu'il permettait une réflexion
d'ordre collectif.
Mais il faut reconnaître que ce groupe souffre de certaines limites.
Déjà, il ne répond, en pratique, presque qu'aux saisines
de l'Administration. Certaines questions mineures sont posées ;
d'autres, majeures -j'ai évoqué le plan d'exportation en
Grande-Bretagne- ne le sont pas.
Par ailleurs, les avis ne sont pas publiés. Ils sont disponibles pour
l'Administration. Ils lui sont, je l'espère, utiles. Ils le sont moins
pour l'information du public.
En retour, les informations que les administrations concernées peuvent
donner à ce comité interministériel sont relativement
abondantes, mais dépendent du bon vouloir des administrations,
procédure qui peut trouver ses limites, par manque de temps en
particulier.
Autre limite de ce comité : il est surchargé. Des avis
très fréquents lui sont demandés par les trois
ministères directement concernés : la Santé,
l'Agriculture, les Finances (Fraudes), mais également par le
ministère de la Recherche, puisque ce comité a à
gérer les appels d'offres en plus du reste. Cela limite ses
capacités d'autosaisine, qui sont également limitées par
sa culture.
Par ailleurs, peu de moyens logistiques sont affectés à ce
comité.
Je dois rappeler que l'AFSSA n'a pas de comité spécifique sur les
encéphalopathies spongiformes, et " utilise " donc le
Comité ESST, mais le glissement progressif, pour certaines questions au
moins, sous égide AFSSA et ce que je peux voir par ailleurs de
l'évolution de ce comité, siégeant au Comité
scientifique de l'AFSSA, est favorable. Déjà, il y a une saisine
obligatoire sur la totalité des textes, qui donne une vision d'ensemble
plus large. Il y a une possibilité de retour d'information
facilitée de la part des administrations. Egalement, une logistique
existe. Tout cela contribue à faciliter notre travail.
Pour conclure, je ne partage pas totalement, ainsi sans doute qu'un certain
nombre de mes collègues, ce qui a été dit sur la
confusion, dans cette chaîne, entre l'avis scientifique et la
décision publique. J'ai une vision assez simple : les scientifiques
donnent un avis scientifique dans des champs relevant de leur domaine de
compétence ; les agences développent une culture de la
gestion de risques leur permettant en particulier de gérer des questions
qui relèvent d'une multidisciplinarité, parce qu'à un
moment donné il faut faire une synthèse. Quant aux politiques,
ils décident et les administrations gèrent et contrôlent
dans un environnement complexe, qui n'est pas l'environnement du scientifique
sur une question scientifique simple.
B. AUDITION DE M. GEORGES BORIES, PRÉSIDENT DU COMITÉ SCIENTIFIQUE DE L'ALIMENTATION ANIMALE, COMMISSION EUROPÉENNE - DIRECTION GÉNÉRALE DE LA SANTÉ ET DE LA PROTECTION DES CONSOMMATEURS
M.
Georges BORIES - Je suis Directeur de recherche à l'INRA de Toulouse.
J'ai eu un laboratoire jusqu'en décembre dernier. J'ai une double
fonction d'expert : au niveau national et au niveau européen. Je
suis là, comme M. Eloit, à titre strictement personnel. Je
me retrouve sur le même terrain que lui. J'étais de l'autre
côté de la barrière qu'il a évoquée tout
à l'heure puisque j'étais, au niveau du Comité
Scientifique Directeur bruxellois, sur la même affaire de l'ESB en
octobre dernier. Rassurez-vous, je ne vais pas rouvrir certaines
polémiques qui relèvent du passé. Il faut regarder devant
soi et en tirer quelques enseignements, ce que M. Eloit a
déjà fait. Nous ne nous sommes évidemment pas
concertés.
La grande difficulté concernant l'ESB est, bien entendu, la
décision dans un contexte d'incertitude scientifique. Alors que la
plupart des grands problèmes sanitaires de ces derniers temps relevaient
surtout de défauts de gestion du risque, là, nous sommes dans un
problème véritablement " amont " d'incertitude
scientifique.
Un autre problème est l'action en état de crise,
c'est-à-dire dans l'urgence, avec toute la difficulté que cela
représente tant pour les gestionnaires -et Dieu sait qu'ils ont un
énorme mérite- que pour les scientifiques. Cela m'amène
à développer quelques aspects des difficultés et
contraintes de l'expertise et de la position de l'expert.
Premier aspect : les limites de la science. La biologie est une science
molle et non exacte. Des domaines comme la toxicologie sont, en plus, des
domaines probabilistes puisque l'on est obligé d'extrapoler des
données que l'on obtient sur les animaux ou les systèmes issus
des animaux qu'il faut transposer à un certain moment à l'homme
puisque, à part quelques cas très restreints
d'expérimentation possible directe de médicaments en phase 4 chez
l'homme, pour le reste, il n'en est évidemment pas question. Donc, il y
a une marge incompressible de risques qui explique que le risque zéro
n'existe pas.
Second aspect : la science actuelle est extrêmement
parcellisée. Elle s'est profondément développée, a
ouvert des secteurs d'une très grande intensité. Les
problèmes sont actuellement abordés de manière très
pointue et approfondie au niveau moléculaire. Parallèlement, les
sciences plus intégratives, systémiques (physiologie, etc.)
n'évoluent pas à la même vitesse, d'où un certain
décalage entre les deux : d'un côté, des sciences
très pointues et, de l'autre, la difficulté à transcrire
en termes, par exemple, de risques, d'observations à l'échelon
moléculaire et cellulaire. Cet écart explique beaucoup de
difficultés dans la prise de certaines décisions.
Dans le cadre de ce qui a, à un moment, opposé scientifiques
français et européens dans le cadre de l'ESB, on peut citer le
fait que le Comité européen avait parfaitement reconnu que des
nouvelles données étaient apparues au congrès de
Tübingen en particulier sur la détection à très forte
sensibilité, donc à très bas niveau, d'agrégats de
la protéine prion qui est pathologique, mais le problème
était celui de l'interprétation de la présence de ces
agrégats dans certains tissus qui jusque-là n'étaient pas
connus comme tissus à risques et de sa signification en termes
d'infectiosité. Il existe là une distance très grande sur
laquelle les experts discutent et ne sont pas tous d'accord. C'est normal.
Chacun, selon son domaine de compétence, sur ces questions
extrêmement pointues, a sa propre vision.
Il est clair qu'un comité d'expertise ne peut pas être qu'une
somme d'experts extrêmement pointus : il doit également avoir
une vision intégrative plus horizontale qui se réalise de
différentes manières. M. Eloit a cité le
Comité scientifique hyper pointu et, au niveau de l'Agence, une vision
multidisciplinaire plus intégrative. Au niveau de la Communauté
européenne, c'est le Comité Scientifique Directeur qui propose
cette vision multidisciplinaire horizontale en s'appuyant sur son groupe
ad
hoc
BSE. De nombreux experts européens ont participé aux
multiples sous-groupes de travail qui élaborent les points de vue
strictement scientifiques, qui sont ensuite rediscutés au sein du
Comité Scientifique Directeur. Ces différentes manières de
fonctionner ont sans doute chacune leurs avantages et leurs
inconvénients.
Les conditions sociologiques dans lesquelles s'exerce la recherche ont
également évolué. Là aussi, il existe une grande
pression sur la publication, de laquelle dépendent les carrières,
sur l'obtention de fonds. Tout ceci précipite parfois un peu la
situation et amène les personnes à publier des données
scientifiques plus restreintes sans doute en quantité, en couverture
qu'à une certaine époque où les publications
étaient à portée plus large. Aujourd'hui, elles sont
beaucoup plus segmentées et à une fréquence
élevée, avec chaque semaine de nouvelles contributions. Or, la
science est la mise en perspective de toutes ces contributions, et le dernier
scoop n'est pas la dernière publication sortie. Un certain recul est
nécessaire. Il faut attendre quelques semaines ou mois pour mettre en
perspective ces publications et en tirer une vision plus
intégrée.
J'ai évoqué l'évolution de l'organisation
européenne à partir de 1997, qui a séparé
définitivement gestion et évaluation du risque, ce dernier
domaine relevant de huit comités scientifiques et d'un comité
scientifique directeur.
La construction d'un avis est complexe et hautement interactive, avec
généralement une recherche de consensus qui, s'il n'est pas
réalisé, peut conduire à des avis minoritaires
parfaitement exprimés.
La recherche du consensus demande du temps. La pression est toujours
présente, les questions sont multiples, le nombre d'experts
sollicités est relativement restreint, d'où un travail
considérable à réaliser. Je sais que certaines opinions en
étaient à la vingtième ou vingt-deuxième
édition quant elles sont arrivées au terme de leur
élaboration et ont été publiées. M. Hirsch
évoquait tout à l'heure la position des derniers mots et
dernières virgules. C'est extrêmement important. Lors de la
publication relative à l'ESB en octobre dernier, la séance a
duré deux jours, d'où la conclusion des médias sur
l'existence de conflits internes importants. Le consensus est rapidement venu,
mais il a fallu consacrer un jour et demi à la rédaction, car il
s'agit d'un exercice extrêmement délicat et qui doit respecter
très exactement les nuances que les uns et les autres ont
souhaité introduire.
L'expertise est une activité humaine, avec ses faiblesses.
Au-delà des considérations d'excellence et d'indépendance,
les facteurs personnels sont incontournables. Chaque expert n'est pas semblable
à son voisin. Son intérêt, son expérience, son
intuition, son approche, les valeurs qu'il exprime sont différents.
Enfin, il y a un aspect purement d'éthique, qui est véritablement
un facteur tout à fait personnel.
Je retiens de cet épisode qu'il faut essayer de remédier à
cette situation où les scientifiques d'ici ne sont pas tout à
fait d'accord avec ceux de là. C'est extrêmement lié
à la question posée. Il nous arrive, dans notre comité
à Bruxelles, de revenir vers la saisine de la DG VI et de demander
un autre libellé parce que celui proposé introduit parfois des
questions empiétant sur la gestion et non strictement scientifiques.
Donc, je pense que si, déjà, les questions étaient
absolument posées de la même manière, on romprait un peu
cette asymétrie de départ que vous avez soulignée, sur
laquelle je suis tout à fait d'accord, et qui explique probablement une
grande partie du désaccord.
A l'avenir, avec la création de la future autorité
européenne, il faudra trouver le moyen de remédier à cela.
Il est prévu dans le Livre blanc, de manière assez vague pour le
moment mais cela devra être précisé, le type de relations
qui s'articuleront entre les niveaux nationaux et le niveau européen. Il
est absolument obligatoire que des concertations aient lieu au
préalable, mais, là encore, la question de l'urgence et du temps
est un facteur tout à fait déterminant. Comme M. Eloit, je
souligne le manque cruel d'experts au niveau, non seulement français,
mais européen en général.
M. LE PRÉSIDENT - J'ai cru comprendre que c'était aussi le fait
que leur activité d'expertise n'entrait absolument pas en compte dans
leur évaluation, notamment universitaire, d'où un certain manque
de motivation.
M. Georges BORIES - A l'INRA, cet aspect commence à être pris en
compte, mais c'est très récent.
M. Charles DESCOURS - Je suis surpris, après les auditions de ce matin,
que l'on revienne sur le problème de l'expertise, que je n'avais pas
ressenti jusque-là, s'agissant tant du nombre d'experts que de la
motivation insuffisante de certains en raison du cursus universitaire.
Il a été proposé de créer une Agence nationale de
l'expertise. Pensez-vous qu'elle permettrait de sortir de ce marasme ?
M. Marc ELOIT - La difficulté, quel que soit le contenant, c'est le
contenu, donc le nombre d'experts. La notion de carrière a
été évoquée. Elle n'est qu'en partie vraie :
à partir du moment où les personnes sont sollicitées comme
experts, assez souvent, elles sont déjà au niveau d'une direction
de recherche ou professeurs et n'ont donc plus de carrière à
attendre. Le problème concerne plutôt le vivier, donc les jeunes,
à qui l'on ne peut pas proposer d'intégrer cette dimension comme
une évaluation.
Au-delà, chaque système a des références et des
valeurs. Le système de valeur du scientifique est d'être reconnu
par ses pairs, d'être le meilleur dans sa discipline, le plus
compétitif. L'expertise entre peu dans ce système de valeur pour
l'instant. C'est très culturel.
M. Lucien NEUWIRTH - Une question au Président Georges Bories, dont un
propos m'a fait dresser l'oreille : en quoi vos problèmes
personnels d'éthique interfèrent-ils dans les conclusions que
vous avez à apporter ?
M. Georges BORIES - Au-delà des déclarations
d'indépendance que les experts sont amenés à faire en
début de chaque séance, il y a toujours derrière des
facteurs personnels propres à chacun qui, inévitablement,
interfèrent avec sa manière de penser, y compris
scientifique : philosophique, politique, etc.
M. Lucien NEUWIRTH - Un expert apporte le résultat d'une expertise
à partir de données scientifiques établies. En quoi
l'éthique personnelle de l'expert peut-elle interférer ?
M. Marc ELOIT - En l'occurrence, je ne partage pas complètement cette
analyse. Le risque dans ce domaine n'est pas exclu, mais de là à
le considérer comme une évidence participant de l'analyse... On
essaie de s'en débarrasser. Encore une fois, cela dépend ce que
l'on attend de l'expert. Plus celui-ci, dans son avis, va se rapprocher d'une
mesure de gestion, plus les points qui viennent d'être
évoqués risquent d'interférer. Mais plus l'avis va faire
le tour des faits d'ordre scientifique pondérant l'information
correspondante, moins on risque ce travers.
M. Georges BORIES - Bien sûr, nous l'écartons au maximum, mais le
fondement humain, quelque part, fait que...
M. Charles DESCOURS - Il ne faut pas non plus considérer l'avis
d'expertise comme ne devant pas être mesuré dans ses
conséquences. Vous n'êtes pas des êtres
désincarnés. Ce qu'a dit ce matin le Président de l'ANIA a
bien montré qu'il fallait que l'expert intègre les
conséquences de son avis s'il voulait que celui-ci soit suivi ; ou
alors, on laisse tout le champ aux décideurs politiques, ce qui n'est
pas le but recherché, me semble-t-il.
M. Marc ELOIT - Cela se discute probablement. Pour beaucoup de mes
collègues, en tout cas, cela se discute peu de savoir si c'est,
in
fine
, le politique qui prend les décisions.
Nous y avons un certain nombre de fois réfléchi, en particulier
dans le Comité ESST, pour des raisons que vous comprenez bien. Plus on
se rapproche de mesures de gestion -et il nous est arrivé de le faire
peut-être un peu trop- plus on prend le risque d'interférence avec
la notion d'appréciation, d'évaluation de risque consenti, etc.,
qui sont des valeurs très personnelles, très variables selon
chacun. Plus on reste près des données, moins on craint ce risque.
M. Georges BORIES - C'est un continuum. Il n'y a pas de césure.
M. LE PRÉSIDENT - Il est certain que, dans notre société,
le politique, in fine, doit prendre ses responsabilités, car des
considérations autres que la vérité pure peuvent
être à prendre en compte, mais il doit être parfaitement
éclairé et qu'au moins auprès de lui les experts " se
mouillent ", si je puis dire.
M. François AUTAIN - Je ne crois pas qu'une agence de l'expertise
modifierait quoi que ce soit. On ne change pas le contenu en changeant le
contenant. Cela dit, il faut pardonner les sénateurs : l'Agence
leur a tellement bien réussi en matière de sécurité
sanitaire et alimentaire qu'ils ont tendance à la mettre un peu
" à toutes les sauces ".
Plus sérieusement, nous sommes tous d'accord avec vous sur le manque
d'experts, mais n'y a-t-il pas un surnombre d'instances faisant appel à
vous ? En en réduisant le nombre, sans augmenter celui des experts,
ne pourrait-on pas vous donner moins de travail dans des conditions tout aussi
satisfaisantes ? Vous avez évoqué à l'instant le
Comité interministériel sur l'ESB. Vous vous rapprochez de
l'Agence de Sécurité Sanitaire des Aliments. Est-ce que cette
structure, au sein de l'Agence de Sécurité Sanitaire des
Aliments, n'aurait pas permis d'économiser du temps pour les experts
sollicités, car j'imagine qu'ils le sont aussi par cette structure
interministérielle et sans doute, pour la même raison, par
l'Agence ? Je cite un exemple, mais il peut en exister d'autres. Est-ce
que, ne pouvant pas dans l'immédiat augmenter le nombre d'experts, une
autre méthode ne consisterait pas à réduire, fusionner ou
supprimer un certain nombre d'instances de décision qui font appel
à vous quelquefois pour rendre des avis que vous avez déjà
donnés ailleurs ? C'est un moyen comme un autre :
peut-être qu'en réduisant les sollicitations auxquelles les
experts sont soumis, on pourrait aboutir au même résultat.
M. Marc ELOIT - De manière générale, l'effort de
rationalisation est en cours au sein des agences et des groupes de travail
créés. Pour ce qui concerne le groupe ESST, je n'y vois pas
très clair. Il a un avantage : celui de traiter des aspects pouvant
tomber dans le champ de compétence de l'AFSSA, de l'AFSSAPS et
peut-être d'autres, d'où une homogénéité de
la réflexion. Jusque-là, ce groupe travaille en tant que de
besoin sous égide AFSSA. Son mandat venant à
échéance dans les prochains mois, j'imagine qu'une solution sera
trouvée.
La vraie difficulté, peut-être, concerne l'expertise au plan
européen, car au plan national cela se gère. Pour être
expert en Europe, il faut faire acte de candidature, puis être choisi,
d'où une démarche particulière qui demande beaucoup de
temps. Là, il y a peut-être une contrainte et un choix à
faire entre les structures nationales et européennes.
M. LE PRÉSIDENT - Cela rejoint la question que je me posais, à
savoir comment l'on devient expert. On est expert quand on est nommé
expert auprès des tribunaux, etc. Y a-t-il par ailleurs, soit
l'autoproclamation, soit la cooptation, soit un mélange de tout
cela ?
M. Marc ELOIT - Pour l'instant, il ne semble pas exister de culture globale
entre les différentes agences. A l'AFSSA, il faut déposer une
candidature et une sélection est opérée au travers en
particulier des publications et de l'expérience antérieure dans
l'expertise. S'agissant de l'AFSSAPS, le système est resté assez
cooptatif, mais plutôt dans le bon sens. La cooptation peut être la
meilleure formule quand elle permet d'identifier, d'aller chercher, de forcer
un peu les personnes que l'on souhaite voir venir.
M. LE PRÉSIDENT - On devient expert, par exemple, si l'on a une
expérience antérieure dans l'expertise. Donc, à un moment,
on était expert sans l'être ?
M. Marc ELOIT - Dans la grille retenue pour l'AFSSA, il y a le CV, les
publications, l'expertise. On s'attend à voir des jeunes brillants avec
beaucoup de publications et peu, voire pas, d'expérience en expertise,
qui sont insérés dans des groupes, ou des seniors qui publient
peut-être moins, mais ont un recul sur l'expertise.
M. François AUTAIN - Vous avez parlé de la possibilité
d'être en même temps expert européen et expert
français Je crois savoir que les questions que posent l'Europe et la
France ne sont pas toujours les mêmes, d'où la difficulté
parfois, pour un même expert, d'exercer les mêmes fonctions en
Europe et en France. Nous l'avons vu à propos de l'embargo de la viande
bovine. Les questions n'étaient pas les mêmes, c'est vrai, mais un
expert au moins n'a pas répondu exactement de la même façon
à Bruxelles et à Paris.
M. Marc ELOIT - Je ne sais pas à qui vous faites allusion. Je ne connais
qu'un expert spécialisé dans les ESST en France, qui est dans le
sous-groupe européen et qui, je crois, a donné la même
réponse aux deux niveaux, ce qui constitue peut-être un exploit.
M. François AUTAIN - Parce que, de surcroît, la question
n'était pas la même.
M. Marc ELOIT - Il a porté la même philosophie, pour être
précis.
M. Claude HURIET - On voit bien, à travers cet échange de vues,
que cette question, lancinante pour moi depuis des années, n'est pas
bien traitée : je veux parler de l'évaluation et de la
gestion. La séparation est quelquefois extrêmement mince. Une des
questions qui se posent à propos des thèmes que nous
évoquons aujourd'hui, mais aussi dans d'autres domaines, est celle des
relations entre le décideur et l'expert ou les décideurs et les
experts. C'est un domaine dans lequel nous allons sans doute voir la
réflexion se développer, et c'est heureux, sans savoir d'ailleurs
à quoi elle pourra aboutir ; sinon, à quoi servirait-il d'y
réfléchir ?
Si l'expert est sûr et avance des arguments certains qui ne laissent pas
place à hypothèses, je ne vois pas comment le décideur
pourrait ne pas le suivre. La distinction peut apparaître quand il existe
une marge d'incertitude. D'après vos propos et votre expérience,
il n'est pas habituel qu'un expert, quelles que soient ses compétences
et son expérience, puisse parvenir à une certitude. Il fait
apparaître dans ses conclusions qu'il existe une marge d'incertitude et
le décideur a alors la responsabilité de décider sans
pouvoir s'appuyer sur un avis certain de l'expert. Actuellement, la tendance
pour le décideur est l'application du principe de précaution.
Autrement dit, dans cette réflexion difficile sur les relations entre le
décideur et l'expert, est-ce que cette distinction, que j'ai
établie de façon peut-être un peu primaire, entre la
certitude et l'incertitude peut être un élément nous
permettant d'évoluer ?
M. Georges BORIES - En matière scientifique, il n'y a aucune certitude
absolue. On estime qu'il n'y a pas de risque dans telles et telles conditions
et telles et telles circonstances. " L'expert estime que " :
donc, la marge d'incertitude existe toujours. Elle est plus ou moins grande.
Dans certains cas, effectivement, elle est tellement grande que l'on entre dans
le processus dit " du principe de précaution ", qui n'est pas
un principe d'inaction, mais, au contraire, un principe d'action consistant
à renforcer la partie recherche explicative et à organiser les
choses de telle manière que l'on réduise du point de vue
gestionnaire les aléas à leur maximum.
Le récent Rapport Kourilsky propose un système dit " du
deuxième cercle ", avec un premier cercle strictement scientifique
et un second ayant pour vocation d'évaluer les
risques-inconvénients et les risques-bénéfices,
" bénéfices " étant entendu dans un sens plus
large qu'exclusivement monétaire, et qui ferait participer toutes les
parties prenantes : quelques scientifiques du premier cercle et des
industriels, consommateurs, environnementalistes, tout partenaire
" sociétal " intéressé dans un système
interactif.
C'est une proposition parmi d'autres. Il s'agit d'un débat très
actuel de trouver un moyen d'articuler l'évaluation et la gestion du
risque, la séparation complète étant très
difficile.
M. Claude HURIET - Monsieur le Président, vous avez parlé de la
formulation des questions par l'AFSSA et par le Comité Scientifique
Directeur européen et de l'importance de cette formulation sur un sujet
identique. Est-ce que, selon vous, la question formulée par l'AFSSA
avait le mérite de la concision et de la précision, donc
était de meilleure qualité dans sa formulation, que la
rédaction du Comité scientifique européen ?
M. Georges BORIES - De mon point de vue, ce n'est pas un problème de
précision. Les questions étaient sur des plans différents.
M. Marc ELOIT - La question de l'AFSSA était toute simple. Un projet de
texte transposait une décision. L'AFSSA devait donner un avis sur ce
projet et nous a répercuté la question en tant que telle. Nous
l'avons traduite en question scientifique.
Le Comité Scientifique Directeur s'est évidemment appuyé
sur les avis successifs. On a fourni au Comité Scientifique Directeur
l'intégralité du Data Based Exportation Scheme (DBES) avec une
demande simple : " oui, non ou peut-être ", mais c'est
sous forme de questions itératives sur des mesures, des
compléments de mesures et des mesures modifiées que,
progressivement, la Commission probablement est arrivée à la
notion que, scientifiquement, le CSD approuvait le DBES.
M. Georges BORIES - C'est par la proposition d'avis successifs sur les
questions posées au Comité Scientifique Directeur et
traitées par son groupe
ad hoc
spécialisé que s'est
construite, au travers d'une trentaine d'opinions, la position actuelle de la
Communauté Européenne, donc par ajouts successifs d'opinions
scientifiques demandées au Comité Scientifique Directeur.
A l'automne dernier, à la question posée au Comité
Scientifique Directeur : "
Y a-t-il, dans l'argumentation AFSSA,
de nouveaux éléments
? ", la réponse a
été oui. A la question : "
Ces
éléments nouveaux sont-ils de nature à ce que vous
reveniez sur les quatre opinions utilisées par les gestionnaires pour
prendre leur décision d'accepter ce plan britannique d'exportation de
viande ?
", la réponse a été non.
L'approche a été très différente, sachant que
chaque comité scientifique, en France ou en Europe, répond
à une saisine.
M. LE PRÉSIDENT - Il nous reste à vous remercier. Je crois
que l'expertise est le noeud d'au moins un des problèmes.