B. UNE RÉALITÉ INDUSTRIELLE À CONFIRMER ET CONFORTER

Les rapporteurs ont interrogé l'ensemble de leurs interlocuteurs sur la réalité de l'existence de la BITDE, au-delà du concept et de la définition évoqués précédemment. Les réponses ont toutes reconnu l'existence d'une BITDE sans toutefois donner la même définition ou le même sens au concept.

Pour le ministère des Armées « il existe d'ores et déjà une Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE), mais celle-ci reste aujourd'hui partielle, fragmentée et inégalement structurée. Elle repose encore largement sur des industries nationales aux niveaux de coopération variables, sans constituer un ensemble pleinement intégré et harmonisé à l'échelle de l'Union ». En dépit de ces lacunes, la BITDE est compétitive à l'échelle mondiale, avec un chiffre d'affaires estimé à 70 Mds€ en 2024 et des volumes d'exportation importants (28 Mds€ en 2021). La BITDE emploie 500.000 personnes en Europe selon la Commission européenne.

1. Des atouts et des succès incontestables

L'existence de savoir-faire européens qui ne dépendent pas de l'industrie américaine et constituent des références au niveau international illustre la réalité de l'existence de la BITDE.

L'industrie européenne sait tout d'abord maîtriser des technologies de pointe et les incorporer dans ses produits. Le missile METEOR produit par MBDA, par exemple, constitue une référence mondiale au même titre que ses concurrents américains.

Dans le même ordre d'idées, l'industrie européenne sait produire de manière compétitive. L'A330-MRTT a, en effet, gagné toutes les compétitions ouvertes face au KC-46, qui a mis au moins dix ans de plus pour être opérationnel, avec un surcoût considérable d'au moins 5 Mds$ à la charge de Boeing.

Enfin, l'industrie européenne a démontré sa capacité à produire plus et plus vite que l'industrie américaine. C'est également le cas pour les canons de 155 mm qui sont produits en plus grand nombre en Europe mais également pour les systèmes de défense aérienne qui sont produits plus vite, le délai de livraison d'une batterie Patriot étant aujourd'hui supérieur à celui d'une batterie de SAMP/T.

La BITDE repose sur un écosystème diversifié composé d'entreprises de grands groupes reconnus (Airbus, Thales, BAe, MBDA, Dassault, Naval Group, Ficantieri, Leonardo, Rheinmetall...), d'un tissu dense de PME et ETI innovantes, et d'une intégration croissante de pays jusqu'alors peu présents dans l'industrie de défense (Roumanie, Slovénie, Estonie, Autriche...), notamment grâce au FED. Ce tissu se renforce dans des domaines clés comme le numérique, le spatial, la cybersécurité ou le NRBC. Ces dynamiques témoignent du potentiel de consolidation et de montée en puissance de la BITDE.

Les enjeux militaires de la BITDE

- Capacités renforcées : une meilleure efficacité dans l'emploi des crédits doit permettre de réduire les impasses capacitaires (satellites, transport tactique et stratégique, ravitailleurs) et renforcer les capacités militaires de l'Union européenne face aux menaces extérieures (Russie, terrorisme, cyberattaques).

- Meilleure interopérabilité : la BITDE favorise la convergence des technologies militaires entre les États membres de l'Union européenne afin d'améliorer l'interopérabilité des forces armées européennes (notamment via l'Agence Européenne de Défense et la Coopération Structurée Permanente - PESCO). Elle encourage la mise en place de standards communs pour éviter la fragmentation des matériels et faciliter les opérations conjointes.

- Industrie de défense résiliente : plus elle sera large et solide, plus la BITDE sera en mesure d'assurer une production de guerre en cas de conflit prolongé grâce, notamment, à la sécurisation des chaînes logistiques essentielles et la production en Europe de composants stratégiques (semi-conducteurs, explosifs militaires, carburants, etc.).

- Coopération européenne : la production en commun de plus grandes séries doit permettre de mutualiser les ressources pour éviter les duplications et maximiser l'efficacité des budgets de défense.

2. Des marchés nationaux cependant toujours dominés par les acteurs locaux et extra-européens

Pour des questions de souveraineté et du fait des liens historiques noués entre industrie de défense et gouvernements nationaux, les marchés domestiques restent caractérisés par la prédominance des champions nationaux.

Dans une note de septembre 2025, le service de recherche du Parlement européen7(*) relevait ainsi : « Les entreprises de défense sont largement structurées autour des priorités nationales, la demande étant principalement générée par les gouvernements nationaux et orientée vers leurs industries nationales respectives. Ces industries entretiennent souvent des liens étroits avec leurs gouvernements, ce qui conduit à une prolifération d'entreprises implantées au niveau national et opérant sur des marchés relativement restreints ».

À l'échelle européenne, le marché est marqué par une forme de paradoxe : la majeure partie des exportations des États membres est destinée à des pays tiers (67 %8(*) selon les chiffres du service diplomatique de l'Union européenne), tandis que leurs importations proviennent majoritairement de pays extra européens. En d'autres termes, les États européens privilégient les acteurs non européens, États-Unis en tête, pour satisfaire leurs besoins lorsqu'ils ne peuvent pas faire appel à leurs producteurs nationaux. Ainsi, selon une étude du SIPRI publiée en mars 2025, « les importations d'armes des États européens membres de l'OTAN ont plus que doublé entre 2015-19 et 2020-24 (+ 105 %). Les États-Unis ont fourni 64 % de ces armes, une part substantiellement plus importante qu'en 2015-19 (52 %). Les autres principaux fournisseurs sont la France et la Corée du Sud (représentant chacune 6,5 %), l'Allemagne (4,7 %) et Israël (3,9 %)).

Ces chiffres traduisent une double tendance : d'une part, la persistance d'une dépendance à l'égard des matériels américains, liée à des considérations historiques et à la formation des forces armées des pays concernés sur ces équipements ; d'autre part, la volonté de la part des États européens de se doter d'une « police d'assurance », l'achat de matériels en provenance des États-Unis ayant longtemps été perçu comme la contrepartie du maintien du « parapluie » américain sur l'Europe.


* 7 Service de recherche du Parlement européen, Building a common market for European defence, septembre 2025.

* 8 Valeur des exportations 2023.

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