M. Yannick Jadot. Avec cette préférence communale, vous renforcez les inégalités territoriales et assumez le risque – même si je suis sûr que ce n'est pas votre objectif – que d'autres s'y engouffrent pour installer la préférence nationale.
Nous nous sommes efforcés de rééquilibrer cette proposition de loi en suggérant des mesures visant à garantir la production de logements abordables pour tous ; en définissant une meilleure protection des locataires face à la hausse des loyers et une accélération de la rénovation énergétique ; en proposant une véritable régulation du marché privé ; en renforçant l'encadrement du foncier que nous pensons plus efficace que le droit de préemption que vous voulez instituer, même s'il va dans le bon sens ; en consolidant l'encadrement des loyers, bien sûr, et le permis de louer.
En définitive, ce texte ne fera qu'accentuer les inégalités territoriales, fragiliser les droits des locataires et affaiblir le parc locatif social. Il remettra en cause le droit au logement comme droit fondamental.
Vous avez raison de faire le lien entre le logement et le travail, à condition que la question du travail ne remette pas en cause le droit inconditionnel au logement.
En fait, ce texte abîme notre parc républicain. Les conclusions sont prévisibles : des millions de nos concitoyennes et concitoyens vont continuer à peiner pour se loger dignement, les loyers vont continuer d'exploser, l'accès à la propriété ne progressera pas et les files d'attente pour obtenir un logement social vont s'allonger.
Votre texte sape un peu plus notre contrat social. Face à cette démission, la bombe sociale et politique du logement, longtemps tue et négligée, est en train de devenir une arme de destruction massive de notre société, de notre capacité à habiter et, in fine, à vivre ensemble.
À force de mépriser la dignité de nos compatriotes, c'est la démocratie que vous allez mettre à la rue ! (Applaudissements sur les travées du groupe GEST, ainsi que sur des travées du groupe SER. – M. Ian Brossat applaudit également.)
M. le président. Mes chers collègues, il va être procédé, dans les conditions prévues à l'article 56 du règlement, au scrutin public solennel sur l'ensemble de la proposition de loi visant à conforter l'habitat, l'offre de logements et la construction.
Le scrutin sera ouvert dans quelques instants.
Je vous invite à insérer votre carte de vote dans le terminal et à l'y laisser jusqu'au vote.
Je vous rappelle que si vous disposez d'une délégation de vote, le nom du sénateur pour lequel vous devez voter s'affiche automatiquement sur le terminal en dessous de votre nom.
Vous pouvez alors voter pour vous et pour le délégant en sélectionnant le nom correspondant, puis en choisissant une position de vote.
Le scrutin est ouvert.
(Le scrutin a lieu.)
M. le président. Personne ne demande plus à voter ?…
Le scrutin est clos.
Voici, compte tenu de l'ensemble des délégations de vote accordées par les sénateurs aux groupes politiques et notifiées à la présidence, le résultat du scrutin n° 147 :
| Nombre de votants | 336 |
| Nombre de suffrages exprimés | 332 |
| Pour l'adoption | 230 |
| Contre | 102 |
Le Sénat a adopté. (Applaudissements sur les travées des groupes Les Républicains, UC, INDEP et RDPI, ainsi qu'au banc des commissions.)
La parole est à M. le ministre.
M. Vincent Jeanbrun, ministre de la ville et du logement. Monsieur le président, madame la présidente de la commission des affaires économiques, chère Dominique Estrosi Sassone, mesdames, monsieur les rapporteurs, chère Amel Gacquerre, chère Sylviane Noël, cher Marc Séné, mesdames, messieurs les sénateurs, alors que notre beau pays compte aujourd'hui 4 millions de mal-logés et 12 millions de concitoyens fragilisés par la crise du logement, je tiens à vous remercier très sincèrement d'avoir voté cette proposition de loi visant à conforter l'habitat, l'offre de logements et la construction (Choc).
J'adresse mes remerciements particuliers à Mme la présidente de la commission ainsi qu'à M. le président du groupe Les Républicains, Mathieu Darnaud, pour la qualité de nos échanges et du travail accompli tout au long de l'examen de ce texte.
Mes remerciements s'adressent également aux rapporteurs, si ainsi qu'à l'ensemble des sénateurs ayant pris part à ce débat.
Comme je l'indiquais la semaine dernière, cette proposition de loi revêt l'allure d'un quasi-projet de loi. C'est positif, tant ce texte viendra nourrir le plan de bataille que nous devons mener sur le front du logement.
Le logement est l'une des préoccupations principales de nos concitoyens et le Sénat a su démontrer que la représentation nationale demeurait à leur écoute. Si nous avons déjà collectivement établi le constat des nombreux dégâts que cette crise emporte sur la qualité de vie des jeunes, des moins jeunes et sur des pans entiers de notre économie, notamment sur les artisans, qui souffrent énormément, nous commençons désormais à subir ses conséquences profondes sur l'équilibre de notre société et sur nos modes de vie.
En vingt ans, le pouvoir d'achat immobilier des Français a chuté de vingt-cinq mètres carrés. Ces vingt-cinq mètres carrés représentent le studio de cet étudiant, contraint de demeurer au foyer familial faute de pouvoir se loger pour étudier convenablement ; ces vingt-cinq mètres carrés incarnent le logement d'un jeune actif, condamné à dormir dans son véhicule pour être plus proche de son lieu de travail ; ces vingt-cinq mètres carrés sont, enfin, les chambres d'enfants auxquelles les Français renoncent, qui se résignent à ne pas avoir d'enfants supplémentaires, faute d'espace pour les accueillir.
Rendez-vous compte ! Par manque de logements adaptés, de trop nombreux Français repoussent leur projet de fonder une famille. Un lien direct entre la crise du logement et la baisse de la natalité se dessine, comme l'a souligné fort justement Mme la sénatrice Christine Lavarde au cours de nos débats.
Ce tragique constat – « pas de logement, pas d'enfant ! » – se ressent dans tout le territoire national, de nos charmants villages de campagne à nos départements d'outre-mer, en passant par la capitale. Nos élus locaux, singulièrement les maires, en sont les premières victimes. Comment attirer de nouveaux habitants ou des jeunes dans une commune, lorsque celle-ci ne dispose pas de logements adaptés ? Ce défi est devant nous. Nous devrons aller plus loin encore que les premières bases fixées par cette proposition de loi, car tout un arsenal juridique est nécessaire pour endiguer cette crise.
Ce texte ainsi que de nombreuses autres initiatives parlementaires viendront enrichir le plan Logement que j'entends promouvoir.
Cette vision nous amènera très prochainement à débattre à nouveau, d'abord dans le cadre du futur projet de loi relatif à la décentralisation souhaité par le Premier ministre.
Parce que nous constatons chaque jour les ravages de l'habitat indigne, nous renforcerons les pouvoirs du maire pour lutter contre ce fléau. Il ne s'agit pas de simples mots, c'est d'une réalité quotidienne désastreuse : l'habitat indigne, c'est cette chambre d'enfant dont les murs sont rongés par les moisissures ; c'est cette salle de bains où l'air ambiant est irrespirable, comme nous l'avons constaté récemment à Villejuif, dans notre cher Val-de-Marne, dont je salue les sénateurs ici présents.
M. Christian Cambon. Très bien !
M. Vincent Jeanbrun, ministre. Nous renforcerons les moyens d'action des élus autour des autorités organisatrices de l'habitat (AOH), mais également les prérogatives des polices administratives, afin de lutter contre l'insalubrité, contre l'indécence et contre les problématiques d'hygiène et de sécurité.
Ensuite, dans le cadre du plan Logement, lequel comportera nécessairement des mesures de nature législative, je souhaite que nous approfondissions la relation entre le locataire et le bailleur social, par l'instauration d'une discussion triennale destinée à vérifier l'adéquation entre la situation du foyer et la poursuite de son parcours dans le parc social.
De même, une évolution des rapports entre locataires et propriétaires privés est nécessaire. Je suis favorable à ce que nous nous inspirions du modèle canadien, dans lequel les barrières à l'entrée sont considérablement réduites parce que les barrières à la sortie le sont également.
En d'autres termes, il faut que les familles accèdent bien plus rapidement à un logement sans avoir à produire des garanties excessives, mais que, en contrepartie, le propriétaire dispose de la faculté d'expulser les mauvais payeurs plus rapidement. Pour définir cet équilibre nouveau, je lancerai très prochainement une mission destinée à éclairer nos débats.
Ce plan Logement comportera également des mesures réglementaires visant à créer un choc de simplification. Nous avons su agir vite et bien pour l'organisation des jeux Olympiques ou pour la reconstruction de la cathédrale Notre-Dame de Paris. Il nous faut désormais provoquer les « jeux Olympiques du logement » ou le « Notre-Dame de la construction ». (Sourires.)
Nous y parviendrons grâce aux décrets d'application de la loi du 26 novembre 2025 de simplification du droit de l'urbanisme et du logement, dite Huwart, notamment le décret relatif aux résidences à vocation d'emploi, grâce aux décrets de simplification et d'adaptation des normes de la RE2020 en phase avec les recommandations du rapport de Robin Rivaton, ou encore par une mise à jour du décret relatif aux charges récupérables, à la suite d'une mission que je lancerai prochainement.
L'adoption, que nous souhaitons imminente, du projet de loi de finances pour 2026 permettra également d'inciter les investissements locatifs privés, sujet auquel je vous sais très attachés, notamment grâce au travail remarquable des auteurs du rapport parlementaire Daubresse-Cosson. Je remercie Marc-Philippe Daubresse d'avoir mené ce combat, lancé sur l'initiative de ma prédécesseure, Valérie Létard, à qui j'adresse mes pensées particulières dans cette période si compliquée.
Le souhait du Gouvernement est d'apporter une solution complète pour parer à la crise du logement, tant dans le parc privé que dans le parc social, ainsi que le Premier ministre l'a rappelé vendredi dernier. Pour reprendre la formule de la présidente des affaires économiques Estrosi Sassone, « on ne dort pas dans un PEA (plan d'épargne en actions) ». Il est grand temps d'inciter nos concitoyens à investir de nouveau dans cette valeur refuge historique qu'a longtemps été la pierre.
Nous nous devons de redonner espoir aux Français : l'espoir d'acquérir un bien pour y fonder une famille, l'espoir, pour des parents, d'investir dans un studio pour loger leurs enfants étudiants, l'espoir, pour les jeunes professionnels, de faire fructifier leurs économies pour devenir, à leur tour, plus tard, propriétaires de leur logement.
Aujourd'hui, les parcours résidentiels sont totalement bloqués, fragilisant les trajectoires de vie de millions de nos concitoyens. Ensemble, mesdames, messieurs les sénateurs, nous avons la responsabilité de mettre de l'huile dans les rouages et de développer un cercle vertueux au profit de l'épanouissement des Français.
Mme la présidente de la commission des affaires économiques a évoqué tout à l'heure la figure des Thénardier. Cette référence prend tout son sens dans cet hémicycle où siégea l'illustre sénateur Victor Hugo. Pour ma part, je conclurai sur une note optimiste empruntée au même auteur : « Il vient une heure où protester ne suffit plus ; après la philosophie, il faut l'action ».
Mesdames, messieurs les sénateurs, je sais pouvoir compter sur votre entière mobilisation. Comptez sur mon action ! (Applaudissements sur les travées des groupes RDPI, INDEP, UC et Les Républicains.)
M. le président. Mes chers collègues, nous allons interrompre nos travaux pour quelques instants.
La séance est suspendue.
(La séance, suspendue à quinze heures quarante, est reprise à seize heures, sous la présidence de M. Loïc Hervé.)
PRÉSIDENCE DE M. Loïc Hervé
vice-président
M. le président. La séance est reprise.
3
Mise au point au sujet d'un vote
M. le président. La parole est à M. Michel Bonnus, pour une mise au point au sujet d'un vote.
M. Michel Bonnus. Lors du scrutin n° 146 sur l'ensemble de la proposition de loi relative à la confidentialité des consultations des juristes d'entreprise, je souhaitais voter contre.
M. le président. Acte est donné de votre mise au point, mon cher collègue. Elle figurera dans l'analyse politique du scrutin concerné.
4
Droit à l'aide à mourir et soins palliatifs
Discussion de deux propositions de loi dans les textes de la commission
M. le président. L'ordre du jour appelle la discussion de la proposition de loi, adoptée par l'Assemblée nationale, relative au droit à l'aide à mourir (proposition n° 661 [2024-2025], texte de la commission, n° 265, rapport n° 264, avis n° 256) et de la proposition de loi, adoptée par l'Assemblée nationale, visant à garantir l'égal accès de tous à l'accompagnement et aux soins palliatifs (proposition n° 662 [2024-2025], texte de la commission n° 267, rapport n° 266).
Il a été décidé que ces deux textes feraient l'objet d'une discussion générale commune.
Discussion générale commune
M. le président. Dans la discussion générale commune, la parole est à Mme la ministre.
Mme Stéphanie Rist, ministre de la santé, des familles, de l'autonomie et des personnes handicapées. Monsieur le président, monsieur le président de la commission des affaires sociales, mesdames, monsieur les rapporteurs, mesdames, messieurs les sénateurs, il est des débats qu'il faut aborder avec une profonde humilité ; non pas une humilité de façade, mais bien une humilité au sens le plus profond du terme, qui impose de reconnaître que nous ne savons pas tout, que nous ne vivons pas la douleur de l'autre et qu'une part de nos convictions demeure nécessairement liée à notre propre expérience de vie.
Entrer dans ce débat avec humilité, c'est admettre que la médecine ne guérit pas tout, que la loi ne peut pas tout réparer et que l'éthique n'est pas un exercice théorique.
Entrer dans ce débat avec humilité, c'est aussi et surtout écouter avant de juger. Il nous faut écouter les personnes malades et leurs familles, en considérant que la fin de vie n'est pas une donnée abstraite. Notre débat concerne des trajectoires de vie dans leur singularité, il convient donc de respecter tous les choix.
Il nous faut également écouter les soignants, qui accompagnent jusqu'au bout, qui soulagent et qui tiennent la main lorsqu'il n'est plus possible de guérir. Je tiens à leur témoigner ici toute ma reconnaissance.
Dans ce débat, le choix aurait pu être fait d'une bataille rangée, dans laquelle chacun considérerait avoir toujours raison en refusant toute ouverture au point de vue d'autrui. Vos travaux en commission ont démontré tout le contraire et je souhaite saluer cette démarche, mesdames, messieurs les sénateurs.
Si nous pouvons diverger sur les chemins à emprunter, nous pouvons aussi œuvrer à un objectif commun, celui d'une meilleure prise en compte de la fin de vie et de l'apaisement de la souffrance.
Tel est d'ailleurs le sens de l'ensemble des lois traitant de la fin de vie depuis vingt-cinq ans, lesquelles ont précisément été guidées par deux principes cardinaux : d'une part, l'écoute et le respect de la volonté du patient, d'autre part, la préservation de sa dignité.
La loi Kouchner du 4 mars 2002 relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé, la loi Leonetti du 22 avril 2005 relative aux droits des malades et à la fin de vie, puis la loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016 créant de nouveaux droits en faveur des malades et des personnes en fin de vie ont ainsi profondément transformé les pratiques. Elles ont permis l'introduction du consentement libre et éclairé du patient pour tout acte de soins, la création des directives anticipées et leur opposabilité, la fin de l'obstination déraisonnable ou encore la mise en œuvre de la sédation profonde et continue jusqu'au décès.
Les textes que nous examinons aujourd'hui s'inscrivent dans cet héritage. Ils répondent à une demande très forte de nos concitoyens qui nous est collectivement adressée, celle de ne pas détourner le regard et de permettre un meilleur accompagnement en fin de vie.
Ils découlent également d'un travail collectif, approfondi et exigeant. Près de dix rapports ont ainsi été publiés, associant l'ensemble des parties prenantes, y compris nos concitoyens directement, grâce à la Convention citoyenne sur la fin de vie. Ces quatre années de réflexion ont d'ailleurs vu le Sénat prendre très largement sa part à l'édifice.
Disons-le clairement : ces travaux démontrent que les soins palliatifs, lorsqu'ils sont disponibles, suffisent à apaiser la souffrance dans une très grande majorité de situations.
Comme beaucoup d'entre vous, j'ai visité des unités de soins palliatifs ; j'y ai même exercé, il y a quelques années. J'ai vu fonctionner cette médecine singulière, profondément humaine, qui cherche à ne pas laisser la vie se dissoudre dans la douleur. Ces soins doivent donc être absolument renforcés, j'y reviendrai.
Pour autant, nous devons reconnaître que nous ne pouvons en rester là. Il existe des situations rares, mais bien réelles, dans lesquelles notre droit actuel échoue, alors que des femmes et des hommes endurent des souffrances insoutenables, malgré tout ce que la médecine peut offrir.
Pour reprendre les mots de M. Jacques Bringer, rapporteur de l'avis de l'Académie nationale de médecine, je considère que « ne pas répondre à ces situations de désespérance, peu fréquentes, certes, mais avérées, est inhumain et éthiquement inacceptable ».
Mesdames, messieurs les sénateurs, les deux propositions de loi que vous allez examiner ne s'opposent pas. Elles ne se neutralisent pas et ne se contredisent pas. Elles constituent les deux faces d'un même engagement : ne jamais abandonner et toujours écouter la volonté de la personne.
J'en viens à la proposition de loi visant à garantir l'égal accès de tous à l'accompagnement et aux soins palliatifs.
Pour renforcer ces derniers, le Gouvernement s'est engagé, sous l'impulsion de Mmes Catherine Vautrin et Agnès Firmin Le Bodo, dans une stratégie décennale ambitieuse engagée en 2024. Son objectif est clair : renforcer l'offre, structurer les parcours, former les professionnels et garantir l'équité territoriale.
Il s'agit d'un engagement inédit d'un milliard d'euros sur dix ans. Cet effort s'est déjà traduit dans les deux précédentes lois de financement de la sécurité sociale, lesquelles ont sanctuarisé 100 millions d'euros d'investissement dans ce domaine sur l'ensemble du territoire.
Les premiers résultats sont là : le nombre de patients pris en charge à domicile a progressé de 22 % et, sur les treize départements initialement dépourvus d'unités spécialisées, tous ont ouvert ou ouvriront une telle structure dans les prochains mois. Des actions renforcent également la formation des professionnels afin de soutenir le développement de l'offre et de garantir la qualité de la prise en charge.
Cette proposition de loi adosse à cette stratégie un cadre juridique solide. Elle ancre l'objectif d'offrir au patient une prise en charge globale en élargissant la notion de soins palliatifs à celle d'accompagnement.
C'est l'objet, en particulier, du plan personnalisé d'accompagnement, qui fait du début de la maladie le point de départ pour apporter des réponses adaptées aux besoins sanitaires, psychologiques et sociaux. Il en va de même pour la création des maisons d'accompagnement et de soins palliatifs, qui permettent l'institutionnalisation d'un lieu intermédiaire entre le domicile et l'hôpital.
Le texte crée également des organisations territoriales dédiées afin de renforcer le pilotage et la dynamique territoriale. Seule une communication fluide entre tous les acteurs permet de dépasser les silos, de mieux coordonner les prises en charge et d'accompagner les parcours dans leur globalité.
L'organisation infrarégionale devient ainsi un levier essentiel pour structurer les parcours et renforcer la coopération entre professionnels de toutes disciplines. Cette proposition de loi a été adoptée à l'unanimité par l'Assemblée nationale et me semble avoir fait l'objet d'un large consensus au sein de votre commission des affaires sociales, mesdames, messieurs les sénateurs.
Toutefois, les soins palliatifs, aussi indispensables soient-ils, ne peuvent répondre à toutes les situations. J'en viens donc à la seconde proposition de loi.
Celle-ci part d'un constat médical et humain : pour certaines personnes, des souffrances persistent. Malgré les traitements, que le patient a d'ailleurs le droit de refuser, malgré l'engagement des équipes et tout ce que la médecine peut offrir, ces douleurs envahissent le sommeil, empêchent de s'alimenter, interdisent toute activité et abîment parfois la relation à l'autre. À la douleur physique s'ajoutent souvent l'angoisse, la panique, la tristesse et la dépression.
C'est pour faire face à ces situations que le texte adopté par l'Assemblée nationale existe. Encadré et équilibré, il comporte des garanties fortes. J'en citerai quatre.
Premièrement, ce texte est centré sur la seule volonté de la personne. Il faut le dire et le répéter : l'aide à mourir ne pourra jamais être ni proposée, ni suggérée, ni encouragée, pas plus qu'elle ne pourra résulter de directives anticipées. L'autonomie et la volonté du patient sont seules au cœur de ce dispositif. Cette volonté devra être libre, éclairée et réitérée à chaque étape de la procédure, jusqu'à l'administration de la substance létale, le discernement devant être plein et entier.
Deuxièmement, des critères d'éligibilité sont fixés. Le texte issu des débats à l'Assemblée nationale prévoyait deux critères administratifs et trois critères médicaux, qui sont cumulatifs : il faut notamment être âgé de plus de 18 ans, atteint d'une affection grave ou incurable engageant le pronostic vital en phase avancée ou terminale, et provoquant des souffrances physiques ou psychologiques réfractaires ou insupportables. Il ne banalisait rien et ne consacrait aucun droit abstrait à l'aide à mourir ; il ouvrait une possibilité, dans des circonstances exceptionnelles, pour des situations que le droit actuel ne sait pas traiter.
Malgré ces critères stricts, la commission des affaires sociales du Sénat a choisi d'ouvrir une autre forme d'aide à mourir, par l'assistance médicale à mourir que vous avez créée, tout en restreignant son accès aux personnes déjà concernées par la loi Claeys-Leonetti. Nous y reviendrons durant nos débats.
Troisièmement, la collégialité est absolument centrale. Les médecins et infirmiers sollicités ou participant à la procédure seront toujours libres, protégés par une clause de conscience spécifique.
S'il demeurera le seul décisionnaire, le médecin ne sera pour autant jamais seul dans sa décision. La procédure collégiale, adoptée par l'Assemblée nationale et conservée par votre commission, est la mieux à même d'assurer un croisement éthique des points de vue, des expertises et des expériences, en associant un second médecin, un auxiliaire médical ou un aide-soignant, ainsi que tout autre professionnel intervenant auprès de la personne demandeuse.
Quatrièmement, une commission de contrôle est instituée. Mesdames, messieurs les sénateurs, je connais votre sensibilité quant à la nécessité d'assurer son impartialité et son indépendance, je la partage. Aussi cette instance sera-t-elle chargée d'évaluer individuellement chacune des procédures d'aide à mourir. Elle aura l'obligation de saisir le procureur de la République en cas de constatation de faits susceptibles de constituer un crime ou un délit.
Mesdames, messieurs les sénateurs, les textes soumis aujourd'hui à la Haute Assemblée ont un objectif simple : mieux répondre aux besoins des patients et soutenir ceux qui les accompagnent.
En les examinant avec attention, vous contribuerez à renforcer un cadre à la fois humain, clair et responsable. Je vous remercie de la qualité de vos travaux et de l'engagement que vous y consacrez. (Applaudissements sur les travées du groupe RDPI, ainsi que sur des travées des groupes UC et RDSE. – M. Pierre Ouzoulias applaudit également.)
M. le président. La parole est à Mme le rapporteur. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
Mme Christine Bonfanti-Dossat, rapporteur de la commission des affaires sociales. Monsieur le président, madame la ministre, mes chers collègues, il est des débats parlementaires qui ne ressemblent à aucun autre. Il est des textes dont chacun sait, avant même d'en examiner les articles, qu'ils laisseront une trace durable dans notre droit, mais également dans notre conscience collective.
La proposition de loi que nous examinons aujourd'hui appartient à cette catégorie rare et redoutable. Elle touche à la vie et, plus encore, à la manière dont une société décide qu'il devient légitime de provoquer la mort.
Avant d'entrer dans le fond du sujet, des questions s'imposent.
Pourquoi tenir ce débat aujourd'hui ?
Pourquoi revenir avec une telle insistance sur un sujet aussi grave, alors que la législation relative à la fin de vie est récente – elle a moins de dix ans – et qu'elle demeure largement méconnue, sous-appliquée, voire ignorée ?
Pourquoi présenter ce texte maintenant, alors que tant de patients meurent encore sans accès effectif aux soins palliatifs et que tant de familles assistent à des parcours de fin de vie indignes, non pas par excès de soins, mais par défaut d'accompagnement ?
La réponse, mes chers collègues, n'est pas médicale, elle n'est pas non plus juridique : elle est politique. Nous débattons aujourd'hui de ce texte parce que le Président de la République en a fait une promesse de campagne et qu'il a récemment réaffirmé sa volonté d'en faire l'un des marqueurs de l'année à venir. (Applaudissements sur les travées du groupe Les Républicains.)
Mme Anne Chain-Larché. Tout à fait !
Mme Christine Bonfanti-Dossat, rapporteur. Nous en débattons également parce que plusieurs députés ont fait le choix assumé d'un dispositif d'une permissivité extrême, sans précédent, au prix de compromis idéologiques lourds et en dépit des alertes répétées venues du monde soignant, des juristes, des philosophes, ainsi que des acteurs du secteur social et du grand âge.
Nous débattons enfin de ce texte aujourd'hui parce que le Gouvernement a accepté cette fuite en avant et imposé au Sénat un calendrier contraint, comme si la réflexion sur la mort pouvait se plier à l'urgence politique. (Mme Marie-Pierre de La Gontrie s'exclame.)
M. Hussein Bourgi. Nous avons dix jours d'examen !
Mme Christine Bonfanti-Dossat, rapporteur. Je tiens du reste à exprimer, avec gravité, mon regret quant à la méthode et au calendrier retenus. Nous examinons ce texte dans un temps contraint, ce qui revient presque à l'expédier, alors même que le monde du soin est à bout de souffle. (Applaudissements sur des travées du groupe Les Républicains. – Mme Corinne Bourcier applaudit également.)
Mes chers collègues, je le dis sans détour et sans ambiguïté : je suis opposée à la légalisation de la mort provoquée telle qu'elle a été votée par l'Assemblée nationale.
Je m'y oppose, parce que ce texte est présenté comme une loi de liberté, alors qu'il instaure en réalité une liberté profondément asymétrique.
Je m'y oppose, parce que l'on invoque la compassion, alors que la compassion consiste non pas à supprimer le souffrant, mais à lutter contre la souffrance.
Je m'y oppose, parce que l'on nous promet des garde-fous, alors que l'expérience étrangère montre que ceux-ci s'effacent avec le temps, dès lors que le principe est inscrit dans la loi.
Je m'y oppose, parce que l'on prétend renforcer l'autonomie des patients, alors que l'autonomie réelle suppose un accès effectif aux soins, un accompagnement psychologique, du temps et de l'écoute.
Je m'y oppose, parce que l'on présente l'aide à mourir comme un soin, alors que la relation de soin repose sur une confiance absolue et sur la certitude que la main qui soigne n'a jamais pour horizon de donner la mort.
Je m'y oppose, enfin, parce que l'exception, lorsqu'elle est inscrite dans la loi, tend toujours à devenir une norme.
Il faut le dire avec clarté : le texte adopté par l'Assemblée nationale constitue une rupture grave et dangereuse. Il s'agit non pas d'un simple ajustement du droit existant, mais d'un véritable changement de paradigme, installant durablement la mort provoquée comme un droit fondé sur des critères flous et juridiquement fragiles.
Mme Marie-Pierre de La Gontrie. C'est la loi Claeys-Leonetti !
Mme Christine Bonfanti-Dossat, rapporteur. Adopter ce texte en l'état aurait déclenché une dynamique irréversible, rendant inéluctable l'élargissement des critères et la banalisation progressive de la mort provoquée.
À ce stade du débat, nul ne peut ignorer la gravité de ce que nous faisons : ce texte n'est ni anodin ni sans conséquence. C'est précisément pour cette raison que le Sénat ne peut ni céder à la précipitation ni s'abriter derrière un refus de principe, qui laisserait prospérer la version la plus dangereuse de ce texte.
Oui, mes chers collègues, nous sommes placés devant un choix difficile, non pas entre le bien et le mal, mais entre ce que nous jugeons profondément contestable et ce qui serait pis encore. Refuser ce texte en bloc, sans le modifier, aurait signifié laisser l'Assemblée nationale imposer une conception largement permissive du geste létal. (Mme Frédérique Puissat applaudit.)
À l'inverse, le travailler, le restreindre et l'entourer de garde-fous, c'est faire le choix douloureux, mais responsable, de contenir ses effets les plus dangereux. C'est cela aujourd'hui la responsabilité du Sénat : non pas approuver ce que nous réprouvons, mais empêcher que le pire devienne la norme.


