II. UNE « ARSENALISATION » ACCRUE DU COMMERCE : LA GUERRE COMMERCIALE COMME CONTINUATION DE LA GÉOPOLITIQUE PAR D'AUTRES MOYENS
Les États ont de plus en plus recours aux instruments économiques comme des leviers de puissance, que ce soit sous forme de tarifs douaniers, de sanctions, de restrictions technologiques, de contrôle des investissements ou de pressions sur les chaînes d'approvisionnement. Ce processus, qualifié par Pascal Lamy devant la mission d'« arsenalisation » des politiques commerciales, transforme le commerce en un outil géopolitique et modifie en profondeur l'équilibre des relations internationales.
Dans le même ordre d'idée, la revue nationale stratégique de 2025 relève que « l'utilisation de l'économie comme arme stratégique est de plus en plus assumée depuis 2022. Compte tenu de leur poids dans les échanges internationaux, les évolutions récentes en Chine (Export Control Law) et aux États-Unis (Export Administration Regulations - EAR, Foreign Direct Product Rule - FDPR) ont eu un impact systémique ».
Ainsi, et pour paraphraser Clausewitz, la guerre commerciale ne serait finalement que la continuation de la géopolitique par d'autres moyens.
A. UNE RIVALITÉ SINO-AMÉRICAINE DE PLUS EN PLUS STRUCTURANTE AU PLAN ÉCONOMIQUE...
Depuis une quinzaine d'années et les deux mandats de Barack Obama, les États-Unis ont entamé un pivot stratégique vers l'Indo-Pacifique, considérant que l'ascension de la Chine représente la principale menace à leur leadership économique, technologique et militaire. La doctrine américaine a progressivement évolué, passant d'une logique d'ouverture visant à intégrer la Chine dans l'ordre international libéral, à une politique de confrontation, mêlant mesures protectionnistes, restrictions technologiques et renforcement des alliances régionales.
Le tournant de 2018, marqué par l'instauration de droits de douane massifs sur les importations chinoises (voir infra), a ouvert une nouvelle ère. Depuis lors, la rivalité sino-américaine s'est étendue à de nouveaux domaines, notamment les semi-conducteurs, l'intelligence artificielle, les infrastructures numériques, la robotique ou bien encore l'aéronautique. Les mesures de contrôle des exportations imposées par Washington, en particulier celles visant l'accès de la Chine aux technologies avancées, illustrent cette stratégie d'entrave menée par les États-Unis.
Washington cherche en outre à renforcer ses accords régionaux, tels que l'accord Canada-États-Unis-Mexique (ACEUM-USMCA) en Amérique du Nord, à développer des partenariats technologiques (comme le Chip 412(*)) et à promouvoir le friendshoring afin de réduire la dépendance des États-Unis à l'égard de la Chine.
De son côté, la Chine a renforcé ses ambitions industrielles et stratégiques, en poursuivant la montée en puissance de son initiative « Made in China 2025 » (voir infra), en consolidant ses chaînes de valeur et en développant de nouvelles alliances, notamment dans le cadre du programme des Nouvelles routes de la soie (Belt and Road Initiative - BRI) lancé par le président chinois Xi Jinping en 2013.
Les Nouvelles routes de la soie
Les Nouvelles routes de la soie sont un projet stratégique chinois initié en 2013 et visant à relier économiquement la Chine à l'Europe, en intégrant les espaces d'Asie centrale par un vaste réseau de corridors routiers ferroviaires, et maritimes. Surnommé le « projet du siècle » par Xi Jinping, ce programme vise à créer une nouvelle génération de comptoirs transnationaux. Dans son versant maritime, ce réseau de routes commerciales inclut les espaces africains riverains de l'Océan indien. Depuis, ce projet est devenu central dans la politique chinoise. Il concerne plus de 68 pays regroupant 4,4 milliards d'habitants et représentant près de 40 % du produit intérieur brut (PIB) de la planète. Les banques et institutions financières chinoises, notamment la Banque asiatique d'investissement pour les infrastructures (BAII), ont largement été sollicitées pour mettre en place un tel projet.
Les objectifs économiques sont multiples pour la Chine : il s'agit d'accroître ses exportations, d'écouler sa production et de trouver de nouveaux marchés pour ses entreprises de bâtiments et de travaux publics. En effet, la Chine est en surcapacité industrielle. Or l'Asie centrale est un marché en pleine expansion. Autre objectif économique, la création de ces routes répond également à un besoin de diversification et de sécurisation de ses approvisionnements énergétiques (Claverie, 2024). L'Asie centrale représente pour la Chine un intérêt majeur afin de se libérer de sa dépendance énergétique vis-à-vis des pays du Golfe et de la Russie. En solidifiant des accords de coopération avec des pays comme le Sri Lanka, le Bangladesh ou la Birmanie, elle assure en même temps la sécurité de ses nouvelles routes d'approvisionnement.
Politiquement, l'objectif est autant intérieur qu'international. Sur le plan interne, il s'agit pour la Chine d'assurer l'intégrité de son territoire. La province du Xinjiang, très riche en matières premières et au carrefour des routes d'hydrocarbures, est un noeud clé pour le développement de l'influence chinoise dans la région régulièrement en proie à des conflits ethniques. Pékin souhaite que l'aide au développement des pays limitrophes (Afghanistan, Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan) réduise l'instabilité aux frontières et à l'intérieur du pays. L'objectif interne se greffe à un objectif de politique régionale en Asie centrale : étendre l'influence chinoise face à l'acteur historique russe, et s'affirmer comme un acteur stabilisateur des relations internationales. Pour Xavier Aurégan (2025), « le projet [des Nouvelles routes de la soie] tend à l'affirmation de la puissance chinoise, d'une "Chine-Monde" (Cheng, 2018) ».
Source : https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/routes-de-la-soie
Cette confrontation systémique entre les deux puissances structure désormais l'ensemble du commerce mondial. Les pays tiers sont poussés à choisir un camp, explicitement ou implicitement, et les chaînes d'approvisionnement se redessinent en fonction de cette rivalité.
* 12 Alliance rassemblant les États-Unis, le Japon, la Corée du Sud et Taïwan visant à de coordonner les politiques des quatre pays dans le domaine des semi-conducteurs.
