B. ... SE MANIFESTANT NOTAMMENT DANS LA COMPÉTITION MONDIALE POUR L'ACCÈS AUX RESSOURCES ET AUX TECHNOLOGIES CRITIQUES

Depuis les années 2010, le commerce mondial est entré dans une phase qualifiée par Arnaud Orain de « capitalisme de la finitude »13(*), d'inspiration mercantiliste, dans lequel « on pense que les individus, les firmes et les États ne peuvent pas tous s'enrichir sans gravement gêner les autres. On considère que le monde économique est un monde à somme nulle, où ce n'est pas la concurrence et le libre-échange qui doivent régler l'organisation de l'économie, mais plutôt la coercition, les monopoles et les silos impériaux »14(*), et caractérisée par la raréfaction des ressources naturelles, énergétiques et technologiques.

La revue nationale stratégique de 2025 relève ainsi que « l'accès aux terres rares, minerais et métaux critiques fait désormais l'objet d'une compétition ouverte liée à l'industrialisation et la diffusion des technologies avancées, alors que ces ressources sont davantage recherchées notamment pour s'adapter au changement climatique ».

La notion de « minerais critiques » émerge réellement comme catégorie d'analyse stratégique dans les années 2000, d'abord dans les cercles scientifiques, industriels et gouvernementaux anglo-saxons, mais existe depuis le 19e siècle. Elle est formalisée notamment avec le rapport du National Research Council américain15(*), puis consolidée au début des années 2010 par les stratégies du Department of Energy et de la Commission européenne sur les matières premières critiques. Longtemps cantonnée à des rapports techniques et à la planification industrielle, cette notion reste peu visible du grand public jusqu'à la fin des années 2010. Elle est véritablement popularisée à partir de 2018, notamment en France, par des ouvrages de vulgarisation géopolitique comme La Guerre des métaux rares de Guillaume Pitron16(*), qui met en récit les dépendances stratégiques, environnementales et géopolitiques liées à la transition numérique et énergétique.

En effet, les terres rares et les minerais critiques sont indispensables pour une transition verte stratégique et réussie.

Or l'extraction, le traitement et la transformation des métaux critiques sont concentrés dans un nombre très limité de pays.

La Chine contrôle ainsi aujourd'hui la quasi-totalité de la chaîne de valeur des terres rares, en particulier le raffinage, ainsi qu'une part substantielle de la production mondiale de métaux essentiels aux batteries et aux technologies vertes.

Par ailleurs, comme le relève un rapport de l'OCDE17(*), les restrictions à l'exportation visant les matières premières critiques se sont intensifiées au cours de la dernière décennie. Selon ce rapport, l'incidence mondiale de ces mesures a été multipliée par plus de cinq entre 2009 et 2020 et près de 10 % de la valeur totale des exportations de matières premières critiques se trouvaient récemment soumises à au moins une restriction. Cette hausse touche particulièrement les matériaux situés en amont des chaînes de valeur, comme les minerais et concentrés, traduisant une volonté croissante de certains pays producteurs de soutenir leurs industries nationales en limitant les exportations de produits bruts.

Dans ce contexte et face à l'instrumentalisation croissante des chaînes d'approvisionnement à des fins géopolitiques, les États-Unis comme l'Europe cherchent activement à réduire cette dépendance à l'égard de la Chine.

L'intensification de la concurrence internationale pour l'accès aux ressources critiques s'inscrit dans un cadre plus large de compétition technologique.

Les secteurs de pointe tels que les semi-conducteurs, la 5G, l'intelligence artificielle, l'aéronautique, l'énergie propre ou encore la défense nécessitent des matériaux critiques comme les terres rares, le gallium, le germanium, le lithium, des métaux pour batteries, des aimants de hautes performances, etc. La pénurie ou l'imprévisibilité des approvisionnements devient donc un risque stratégique, non seulement économique, mais aussi sécuritaire.

Dans ce contexte, les États adoptent des politiques industrielles souvent combinées à des mesures protectionnistes, des restrictions à l'investissement étranger, des subventions massives à l'image du Chips Act18(*) américain ou du plan européen sur les semi-conducteurs.

Au cours des dernières années, avec une accélération récemment, des restrictions ont par ailleurs été mises en place par les États-Unis puis par la Chine pour limiter les transferts de technologie sensible (AI diffusion rule19(*)par exemple). Ces mesures ont, en outre, souvent une portée extraterritoriale et s'appliquent directement aux exportations d'entreprises européennes, dans le domaine des semi-conducteurs par exemple.


* 13 Arnaud Orain, Le monde confisqué : Essai sur le capitalisme de la finitude (XVI? - XXI? siècle), 2025.

* 14  https://www.institutavantgarde.fr/dialogue-avec-arnaud-orain-essai-sur-le-capitalisme-de-la-finitude/

* 15 National Research Council, Minerals, Critical Minerals, and the U.S. Economy, 2008.

* 16 Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, janvier 2018.

* 17 OCDE, Raw materials critical for the green transition production, international trade and export restrictions, OECD Trade policy paper n° 269, avril 2023.

* 18 Le CHIPS and Science Act, adopté le 9 août 2022, met en place un programme d'environ 280 Md$ destiné à renforcer la recherche et la production de semi-conducteurs aux États-Unis. Plus précisément, la loi prévoit 54,2 Md$ de subventions pour soutenir l'industrie des puces électroniques, auxquels s'ajoute un crédit d'impôt de 24 Md$ pour les entreprises du secteur. Elle alloue également 170 Md$ à l'innovation scientifique, dont 85 Md$ destinés aux organismes publics de recherche américains tels que la NASA.

* 19 Mis en place en janvier 2025, le AI diffusion rule imposait une série de restrictions aux exportations de puces d'IA depuis les États-Unis. Ce dispositif a été abrogé le 12 mai 2025 au profit d'autres mécanismes de restriction visant notamment la Chine.

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