D. APRÈS UNE LONGUE PÉRIODE LIBRE-ÉCHANGISTE, LE RETOUR À UNE FORME DE PROTECTIONNISME DÉJÀ PERCEPTIBLE CES DERNIÈRES ANNÉES AUX ÉTATS-UNIS
1. Un courant protectionniste qui a longtemps dominé la politique économique américaine
Après la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis ont joué un rôle moteur dans la longue période de 80 ans qui a vu une diminution des barrières aux échanges, résultat du multilatéralisme d'après-guerre, menée dans le cadre de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) puis par l'OMC à partir de 1995.
Cette longue période libre-échangiste ne doit toutefois par faire oublier que les États-Unis avaient connu, tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle, plusieurs périodes de fièvre protectionniste.
Les travaux de Douglas Irwin35(*), historien au Dartmouth College et spécialiste du protectionnisme américain, rappellent ainsi que les droits de douane américains (calculés sur les importations totales) ont déjà, par le passé, connu des niveaux très élevés : 29,6 % en 1890 sous la présidence McKinley - dont le président Trump fait un modèle pour sa seconde administration -, ou 19,8 % dans les années 1930 avec la loi dite Smoot-Hawley qui, en pleine crise financière, avait déclenché une spirale de représailles entre pays qui avait aggravé la crise économique mondiale.
Sans atteindre de tels sommets, les droits de douane ont déjà connu un retour en grâce lors de la première administration Trump de 2017 à 2021 ; la présidence de Joe Biden de 2021 à 2025 a également été marquée par une tendance à des formes plus discrètes, mais néanmoins réelles de protectionnisme.
Ainsi, comme le note Laurence Nardon : « c'est depuis le milieu des années 2010 que l'opinion publique américaine s'est détournée du principe de libre-échange, accusé d'avoir nui aux classes moyennes en détruisant les emplois industriels. Les administrations Obama puis Trump 1 avaient ainsi interrompu la discussion des accords prévus avec l'UE et avec l'Asie Pacifique. Donald Trump a ensuite conduit une première guerre douanière. De 2021 à 2024, l'administration Biden avait continué dans cette voie, laissant en place les tarifs, mais privilégiant le contrôle des exportations de technologies sensibles vers la Chine ».
2. La première administration Trump avait été marquée par une première offensive protectionniste
Convaincu de longue date de la nécessité de rétablir des droits de douane élevés sur les importations américaines pour réduire le déficit commercial de son pays (voir infra), le président Trump a imposé, dès le mois de mars 2018, des droits de douane de 25 % sur l'acier et de 10 % sur l'aluminium, conduisant l'Union européenne à taxer en représailles des produits en provenance des États-Unis tels que les jeans, les motocycles et le whisky « bourbon ».
En octobre 2019, les États-Unis ont imposé des droits de douane à des produits européens tels que les avions Airbus ou le vin, dans le cadre des différends relatifs aux aéronefs civils gros porteurs qui les opposaient à l'Union européenne.
Mais c'est à la Chine que leur principal contentieux commercial les a opposés, puisqu'à compter de juillet 2018, la première administration Trump a imposé des droits de douane de 25 % sur 50 Md$ de produits chinois importés, cette mesure faisant l'objet de représailles chinoises.
Au total, bien que spectaculaires et faisant l'objet d'une intense communication politique, ces mesures n'ont pris qu'une ampleur limitée, et ont eu relativement peu d'effets sur les économies concernées, même si des filières spécifiques, telle que celle des vins et spiritueux français, ont eu à en souffrir.
3. La continuation d'un protectionnisme moins visible, mais néanmoins bien réel sous l'administration Biden
Si l'administration du président Biden, entrée en fonction début 2021, s'est traduite en paroles par la fin des guerres commerciales mises en avant par l'administration Trump, les États-Unis ont en réalité continué à protéger certains de leurs secteurs industriels fragilisés, en particulier ceux de la production d'acier et d'aluminium.
Tout en utilisant beaucoup moins les droits de douane, ils n'ont en outre pas hésité à mettre en place des surtaxes de 100 % sur les véhicules électriques chinois au printemps 2024, il est vrai dans un contexte de campagne électorale.
Surtout, ils ont adopté - notamment à travers l'Inflation reduction act de 2021 -, des subventions et des crédits d'impôt massifs pour attirer sur le sol américain les industries « vertes » de la décarbonation et de la transition énergétique, incitant les industriels du monde entier, et en particulier les entreprises européennes, à investir aux États-Unis pour en bénéficier (voir supra).
Aussi convient-il de nuancer les analyses qui auraient fait de la première administration Trump une simple parenthèse en matière de politique commerciale américaine avant un retour au statu quo ante par la suite.
Il n'en demeure pas moins qu'à la fin de l'année 2024, les droits de douane qui s'appliquaient aux échanges entre les États-Unis et l'Union européenne étaient dans l'ensemble remarquablement faibles, facilitant les échanges entre les deux zones et l'intégration de leurs économies.
4. Des droits de douane entre les États-Unis et l'Union européenne dans l'ensemble très faibles à la fin de l'année 2024
En 2024, les deux tiers des exportations de l'UE vers les États-Unis étaient exemptés de droits de douane, témoignant de la libéralisation très avancée du commerce entre les deux zones.
D'une manière générale, les droits de douane de la nation -la plus favorisée (NPF) entre l'UE et les États-Unis étaient très faibles - la moyenne pondérée des échanges en 2024 étant taxée à seulement 1 %.
Les droits de douane américains sur l'aéronautique, les produits pharmaceutiques et l'électronique étaient particulièrement bas, voire nuls.
S'agissant des spiritueux, les droits de douane étaient nuls sur le commerce bilatéral (accord double zéro de 1997). Quant aux vins, les droits spécifiques étaient très faibles, de l'ordre de 2,5 % pour les vins européens importés aux USA. Les droits de douane appliqués aux automobiles européennes s'élevaient également à 2,5 %.
Ils étaient en revanche élevés pour l'habillement et les produits en cuir, y compris les chaussures, ainsi que pour des catégories de produits plus restreintes telles que les camions légers, ainsi que certains produits laitiers et produits alimentaires transformés.
Réciproquement, en 2024, 56 % des importations de l'UE en provenance des États-Unis sont entrées en franchise de droits de douane.
* 35 En particulier son ouvrage Clashing over Commerce : A History of US Trade Policy (University of Chicago Press, 2017, non traduit).