D. ÉTAIT-IL POSSIBLE D'OBTENIR UN ACCORD PLUS ÉQUILIBRÉ ?
1. Un déséquilibre reflétant la dépendance européenne en matière de défense dans le contexte de la guerre en Ukraine
La première raison - et sans doute la plus déterminante - pour laquelle l'Union européenne, alors qu'elle était sans doute l'une des seules puissances, avec la Chine à posséder la taille critique pour résister à la coercition américaine, a préféré céder, tient à sa dépendance à la protection militaire américaine dans le cadre de l'OTAN, vécue comme un sujet existentiel par des pays comme la Pologne et les États baltes ou bien encore, quoique dans une moindre mesure, l'Allemagne.
Alors que la guerre a fait son retour sur le continent européen depuis bientôt quatre ans avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie, les Européens apparaissent tétanisés à l'idée que les États-Unis puissent abandonner l'Ukraine, qu'ils auraient de grandes difficultés à soutenir seuls. Ils redoutent a fortiori de voir les États-Unis se libérer de l'obligation d'assistance mutuelle prévue par l'article 5 du traité de l'Atlantique Nord qui constitue le fondement de notre sécurité collective.
Cette crainte, qui les avait déjà conduits à consentir des hausses considérables du budget de leur défense lors du 32e sommet de l'OTAN des 24 et 25 juin 2025 à La Haye59(*), a nécessairement pesé très lourd dans les négociations qui ont abouti à l'accord de Turnberry.
Parce qu'ils étaient faibles et dépendants des États-Unis en matière de défense, les États de l'Union européenne ont considéré qu'ils n'avaient d'autre choix que de céder aux exigences douanières de l'administration Trump.
En d'autres termes, l'accord commercial déséquilibré constituait, du point de vue des dirigeants européens, le prix à payer pour conserver l'engagement militaire américain en Europe, les Américains ayant ainsi monétisé la protection militaire apportée aux Européens.
2. Des États membres aux intérêts divergents
La deuxième faiblesse majeure de l'Union européenne tient à l'existence d'intérêts différents entre ses États membres, ce qui rend possible pour des ensembles plus cohérents et structurés tels que les États-Unis ou la Chine de jouer sur ses divisions internes.
Le fait est que dans les négociations commerciales avec les États-Unis, trois États très exposés au marché américain - l'Allemagne, l'Italie et l'Irlande - avaient beaucoup à perdre en cas de mise en place de droits de douane encore plus élevés que le taux « plancher » de 15 % qui a été acté à Turnberry.
Il devenait par conséquent urgent pour leurs entreprises exportatrices de stabiliser les relations économiques avec le partenaire américain, quitte à accepter une situation moins favorable que celle dont elles bénéficiaient auparavant, et elles n'ont pas manqué de faire pression sur leurs gouvernements respectifs en ce sens.
3. La volonté de résistance manifestée par la Chine a entraîné une surenchère qui n'était vraisemblablement pas à la portée des États européens
Résister plus fortement à l'administration Trump en mettant par exemple en place des droits de douane équivalents de 15 % sur les produits américains importés en Europe aurait de façon quasi-certaine entraîné une surenchère de la part des États-Unis.
Un seul État au monde s'est essayé à cette politique, le seul en mesure de véritablement rivaliser avec les États-Unis sur les plans politique et économique, à savoir la Chine.
Si les relations économiques entre les deux superpuissances ne sont toujours pas stabilisées, force est de constater que leurs liens commerciaux ont été sévèrement altérés par la mise en place de droits de douane de 30 % sur les produits chinois par les autorités américaines et de 10 % sur les produits américains par les autorités chinoises, après quelques semaines d'un quasi embargo mutuel qui avait vu les droits de douane américains sur les produits chinois atteindre 145 % et les droits de douane chinois sur les produits américains atteindre 125 %.
Or, il convient de rappeler que, si les droits de douane mis en place par les États-Unis sur les produits exportés par les entreprises européennes nuisent à celle-ci en rendant leurs produits moins compétitifs sur le marché américain, la mise en place de droits de douane sur les produits américains importés en Europe aurait constitué une taxe sur les produits intermédiaires achetés par les entreprises européennes et les produits de consommation finale achetés par les consommateurs européens. Selon une modélisation du centre de recherches américain Peterson Institute for International Economics citée par l'économiste Agathe Demarais entendue par la mission, de telles mesures de rétorsion européennes auraient ainsi doublé l'impact négatif des tarifs douaniers américains sur la croissance européenne60(*).
Enfin, il convient de rappeler que la Chine a dû mobiliser un levier très puissant pour contraindre les États-Unis à reculer et éviter l'instauration d'un embargo total sur ses exportations vers les États-Unis, à savoir la mise en place de licences à l'exportation des terres rares et métaux critiques dont elle assure 60 % de l'extraction et 90 % du raffinage.
L'Union européenne ne disposant pas d'un tel levier vis-à-vis des États-Unis, une épreuve de force analogue ne semblait guère à sa portée.
4. Des tariffs qui apparaissent moins défavorables que la plupart de ceux obtenus par d'autres pays
Bien qu'étant une mauvaise nouvelle pour l'économie européenne et pour l'économie française, la mise en place des droits de douane prévus par l'accord de Turnberry constitue sans doute un moindre mal, comparé aux droits de douanes « réciproque » imposés par l'administration Trump à différents pays, que ce soit de façon unilatérale ou par le biais d'accords politiques analogues à celui conclu avec les Européens.
De fait, le droit de douane moyen appliqué par les États-Unis sur leurs importations a augmenté d'environ 14 % entre janvier et septembre 2025, pour un taux moyen compris entre 18 % et 20 % suivant le mode de calcul retenu, soit un niveau supérieur à celui dont doivent s'acquitter les entreprises européennes. Il est comparable historiquement aux droits Smoot-Hawley de 1930, dernière grande période de repli protectionniste américain.
Si les Britanniques se sont réjouis d'avoir obtenu des droits de douane de 10 % sur leurs exportations, ceux-ci s'ajoutaient aux taux de droits de douane de la Nation la plus Favorisée (NPF) déjà applicables aux marchandises originaires de l'Union avant janvier 2025, si bien que pour les secteurs qui n'en étaient pas totalement exonérés, le total atteint n'est guère éloigné des 15 % appliqués aux États membres de l'Union européenne.
Le 22 juillet 2025, le Japon, très proche allié des États -Unis, a lui aussi accepté de voir ses exportations taxées à 15 %, tout en s'engageant à investir 550 milliards de dollars aux États-Unis et à ouvrir son marché aux produits américains comme les voitures et certaines denrées alimentaires.
Le même jour, l'Indonésie acceptait 19 % de droits de douane sur ses exportations, tout en s'engageant de son côté à supprimer 99 % des barrières tarifaires sur les exportations américaines couvrant l'agroalimentaire, la santé ou encore les produits chimiques.
Au cours des derniers mois, le Vietnam, le Cambodge, la Thaïlande, la Malaisie, et les Philippines ont également conclu des accords-cadres avec les États -Unis, qui mettent en oeuvre un taux de droits de douane dits « réciproques » des États-Unis de 19 % ou 20 % assorti de règles d'origine renforcées et d'une suppression des droits de douane de ces pays sur les exportations américaines, ainsi que divers engagements non tarifaires et d'achats.
Le Brésil a bénéficié le 20 novembre 2025 de la suppression des surtaxes punitives de 40 % adoptées par l'administration Trump en raison des poursuites judiciaires contre l'ancien président Jair Bolsonaro qui pénalisaient de nombreux produits de l'agronégoce tels que le café en grain, la viande de boeuf, les fruits, le cacao, les épices et les engrais61(*). Mais d'autres produits brésiliens tels que les moteurs, les chaussures, les meubles, l'aluminium ou le café soluble demeurent soumis à des droits de douane élevés.
Deux pays subissent un traitement particulièrement défavorable : la Chine, dont les produits exportés aux États -Unis sont à ce stade taxés à 30 %, mais pourraient le cas échéant augmenter en cas de fin de la « trêve commerciale » en vigueur entre les deux pays, mais également l'Inde, dont les produits sont taxés à 50 % en raison de ses achats de pétrole russe, ce qui constitue une forme de sanction secondaire dans le contexte de la guerre entre l'Ukraine et la Russie.
L'OMC propose des estimations des taux effectifs s'appliquant aux exportations vers les États -Unis pour chaque pays, c'est-à-dire le taux moyen pondéré par les différents postes sectoriels, une fois tenu compte des exemptions et tarifs sectoriels. Selon ces données, l'accord conclu par les États-Unis et l'UE porterait le taux moyen pondéré de l'UE à 10,2 %, au-dessus de ceux du Royaume-Uni (7,8 %), du Canada (7,1 %) et du Mexique (9,3 %), mais en-dessous du Japon (15,0 %), de la Corée (15,9 %) ou de la Chine (45,4 %).
Au total, l'Union européenne n'apparaît donc pas plus mal lotie que les autres pays qui exportent des marchandises aux États-Unis. Elle pourrait même voir certains de ses produits devenir plus compétitifs que ceux de ses rivaux commerciaux sur le marché américain.
Ses entreprises seront en revanche défavorisées par rapport à leurs concurrentes américaines ainsi qu'à la grande majorité des entreprises canadienne et mexicaines, dont 85 % des exportations sont exemptes de droits de douane en vertu de l'accord de libre-échange nord-américain (ACEUM) en vigueur depuis 2020.
* 59 La décision majeure de ce sommet concerne l'effort consenti par les alliés de consacrer 5 % de leur PIB à leur budget de défense (dont 1,5 % pour des investissements connexes, tels que la résilience et les infrastructures) d'ici 2035.
* 60 Modélisation citée par l'économiste Agathe Demarais dans son article Ride the wave : a big, beautiful European strategy for Trumonomics, Policy brief, European council on foreign relatgions, 17 septembre 2025.
* 61 À noter que 700 produits, incluant le jus d'orange et les produits aéronautiques, soit 43 % des exportations brésiliennes vers les États-Unis, ne s'étaient pas vu appliquer ces surtaxes de 40 %.