E. UNE VOLATILITÉ SANS DOUTE DURABLE ET VOULUE PAR L'ADMINISTRATION TRUMP

1. Une stratégie consistant à agiter de nouvelles hausses de droits sectoriels, le cas échéant pour obtenir des concessions dans d'autres domaines

L'ensemble des économistes entendus par la mission s'accordent à penser que la volatilité et l'imprévisibilité de l'administration Trump en matière de tarifs douaniers constitue une donnée structurelle, et qu'il faut par conséquent s'attendre à de nouvelles offensives régulières, ce dont témoignent du reste les diverses annonces effectuées par le président Trump lui-même au cours des dernières semaines.

Si l'accord de Turnberry offre en principe un minimum de stabilité et de visibilité aux entreprises européennes ainsi qu'un cadre global protecteur à l'Union européenne avec le taux « plafond » de 15 %, il conviendra de surveiller attentivement les procédures lancées sur différentes bases juridiques telles que la section 301 du Trade Act dont usera à n'en pas douter l'administration américaine pour considérer que certains secteurs de l'économie européenne constituent une concurrence déloyale pour leurs homologues américains.

Devant la mission, tant les services de la DG Trade de la Commission européenne que de la direction générale du Trésor ont indiqué qu'ils restaient très vigilants et mobilisés pour réagir aux éventuelles décisions américaines qui viendraient remettre en cause le cadre agréé au cours de l'été.

Les menaces de nouveaux droits de douanes américains ne manqueront pas en outre d'être de nouveau instrumentalisées pour obtenir des gains politiques dans d'autres dossiers.

Dans ses relations avec l'Union européenne, un sujet concentre en particulier l'ire de l'administration Trump : la régulation des grands acteurs du numérique, majoritairement américains, par les Digital Service Act (DSA) et Digital Markets Act (DMA) mis en oeuvre depuis 2023, mais également par le plus récent IA Act qui entre progressivement en vigueur.

L'ouverture d'enquêtes et a fortiori les décisions imposant des sanctions aux entreprises numériques américaines sur le fondement de ces lois européennes suscite quasi systématiquement des menaces de rétorsions douanières62(*) de la part des autorités américaines63(*), les responsables de la politique commerciale des États-Unis ayant également tenté lors de leur visite à Bruxelles du 24 novembre 2025 de proposer une baisse des droits de douane sur l'acier et l'aluminium européen en échange de concessions sur la régulation numérique européenne.

Recommandation n° 1 : tenir bon vis-à-vis des États-Unis sur le refus de remettre en cause les régulations européennes, notamment dans le secteur du numérique.

2. Une politique commerciale qui nuira avant tout aux États-Unis et qui se traduit déjà par des revirements

D'après les économistes auditionnés par la mission, tels que Sébastien Jean, Antoine Boüet ou Lionel Fontagné, la première victime des politiques commerciales de l'administration Trump sera, et de loin, l'économie américaine.

Si les entreprises étrangères qui exportent sur le marché américain perdront des parts de marché ou devront accepter de compenser au moins en partie les droits de douane appliqués à leurs produits en comprimant leurs marges, une partie significative de ces droits de douane, a fortiori lorsqu'ils pèseront sur des consommations intermédiaires des entreprises américaines, sera répercutée sur les consommateurs américains.

Ainsi, selon le centre de recherche Budget Lab de l'université de Yale, la hausse des prix provoquée par les droits de douane mis en place par l'administration Trump pourrait coûter 2 400 $ [environ 2 050 €] à chaque ménage américain en 2025. Les foyers modestes, qui consomment plus de produits importés, seront les plus touchés par ces hausses de prix.

De fait, les données issues de la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine en 2018 ont montré qu'une part substantielle des droits de douane avaient été entièrement répercutées sur les prix et par conséquent payés par les ménages américains et non par les producteurs chinois64(*).

En plus de peser sur la consommation, ces hausses de droits de douane vont entraîner un ralentissement de l'activité, notamment dans la construction et l'agriculture. Au total, les guerres commerciales du président Trump pourraient entraîner une baisse de 0,5 % de PIB de la croissance américaine en 2025 et 2026 (selon la direction générale du Trésor, les droits de douane appliqués par les États-Unis auraient un impact négatif sur le PIB de l'UE de - 0,1 % en 2025 et de - 0,6 % en 2026).

De fait, les dernières prévisions économiques de l'OCDE tendent à montrer que l'économie américaine est actuellement en décélération, puisque son taux de croissance devrait reculer, de 2,8 % en 2024 à 2 % en 2025 puis 1,7 % en 2026.

Dans le même temps, l'inflation américaine, qui avait diminué lors des dernières années du mandat de Joe Biden (2021-2025), devrait repartir légèrement à la hausse, passant de 2,6 % en 2024 à 2,7 % en 2025, et 3 % en 2026.

Confronté à la forte hausse des prix de certains produits majoritairement importés très consommés par les Américains (le prix du café a par exemple augmenté de plus de 20 % en un an) le président Trump a pour la première fois donné le sentiment de reconnaître implicitement ce phénomène en décidant, le 14 novembre 2025, d'annuler les droits de douane « réciproques » qui pesaient sur des produits agricoles tels que le café, le thé, les avocats, les tomates, les mangues, les bananes, les épices, ou bien encore les pignons de pin, puis en supprimant le 20 novembre 2025 les droits de douane de 40 % qui pesaient sur 200 produits de l'agronégoce brésilien (voir supra).

Les entreprises américaines, seront certes un peu plus abritées sur leur marché domestique, mais pas sur les marchés tiers où, au contraire, elles pâtiront de coûts de production plus élevés en raison de la taxation des intrants intermédiaires qu'elles importent, ce qui pourrait entraîner pour elles des pertes de parts de marché à l'export.

S'agissant de l'objectif de réindustrialiser l'Amérique en incitant les entreprises américaines comme étrangères à localiser leurs activités aux États-Unis, les économistes interrogés par la mission estiment qu'il est peu probable que cette stratégie soit couronné de succès, dans la mesure où le transfert de la production prend du temps et où le secteur manufacturier américain fait face à une pénurie de main-d'oeuvre, que les politiques hostiles en matière d'immigration ne manqueront pas d'aggraver.

Surtout, il n'est pas garanti, en dépit du défilé de leurs PDG dans le bureau Ovale, que les entreprises étrangères s'engagent dans les investissements considérables qu'impliquerait le transfert de leur production aux États-Unis dans une situation où les conditions économiques sont très incertaines, en raison de l'instabilité structurelle que fait délibérément régner l'administration Trump.

3. La tentation d'une forte dévaluation du dollar dont la mise en oeuvre constituerait un nouveau choc majeur pour l'économie européenne

Au-delà de la guerre commerciale sans précédent qu'elle a lancé avec le reste du monde, l'administration Trump paraît tentée, à tout le moins certains de ses membres, par l'hypothèse de manipulations du dollar.

Dans un article publié en novembre 202465(*), l'économiste Stephen Mimran, devenu par la suite chef du conseil d'analyse économique de la Maison Blanche puis membre du comité exécutif de la Federal Reserve (Fed) - la banque centrale américaine -, a ainsi considéré que le dollar souffrait d'une surévaluation chronique grevant la compétitivité de l'industrie manufacturière américaine, en raison de son statut de monnaie de réserve mondiale66(*). Là résidait selon lui la principale raison du déficit commercial américain, ce qui faisait des détenteurs de réserves en dollar les responsables de ce déséquilibre.

Le dollar étant, selon cette théorie, un bien public mondial offert au reste du monde par les États-Unis, il conviendrait de faire payer ce bien aux pays étrangers, par l'achat de produits américains, le paiement de droits de douane, la retenue d'intérêts sur les bons du Trésor américains voire même une taxe sur l'utilisation du dollar.

Dans son article, Stephen Mimran évoque également la possibilité de procéder à une dépréciation concertée du dollar, au besoin en y contraignant les banques centrales étrangères par des menaces, allant jusqu'à évoquer la mise en place pour ce faire « d'accords de Mar-a-Lago67(*) » comparés aux accords du Plaza de 1985 qui avaient conduit à faire baisser la valeur du dollar, puis du Louvre de 1987 qui l'avaient stabilisée. Les accords de Mar-a-Lago consisteraient notamment à contraindre les partenaires des États-Unis à investir leurs avoirs en dollars en bons du Trésor à long terme.

Cette théorie fait l'unanimité contre elle, l'ensemble des économistes interrogés par la mission rappelant que, loin d'être un fardeau, le dollar constitue un « privilège exorbitant68(*) » pour les États-Unis, qui leur permet, entre autres avantages, de s'endetter de façon quasi-illimitée à faible coût compte tenu de l'attractivité de leurs bons du Trésor.

De l'avis de tous, le déficit commercial américain sur le commerce de biens s'explique d'abord et avant tout par la propension des Américains à consommer davantage qu'ils ne produisent, à épargner peu et à accepter depuis de nombreuses années un déficit budgétaire important.

Toutefois, et en dépit de sa disqualification par la communauté scientifique, cette théorie faisant du dollar un bien public mondial doit faire l'objet d'une grande vigilance, dans la mesure où elle pourrait servir de soubassement idéologique à des tentatives de manipulations monétaires qui pourraient venir déstabiliser l'économie mondiale.

4. L'évolution de la stratégie américaine : de la sécurisation des approvisionnements à l'affirmation d'une logique coercitive

Depuis la fin de la décennie 2010, la stratégie américaine en matière d'accès aux métaux critiques a pour objectif de garantir la sécurité des approvisionnements stratégiques, de relancer la production nationale et d'assurer la souveraineté industrielle et technologique du pays.

Au cours de son premier mandat (2017-2021), le président Trump a pris une série de mesures visant à réduire la dépendance à des fournisseurs étrangers.

Le décret présidentiel n° 13 817 (décembre 2017) constitue l'acte fondateur de cette politique. Il prévoyait en particulier l'établissement d'une liste de minerais critiques et d'un rapport devant servir de base à la définition d'une stratégie et d'un plan d'action pour sécuriser les approvisionnements en minerais critiques, lesquels devaient poursuivre quatre objectifs principaux69(*) :

- identifier de nouvelles sources de minerais critiques ;

- augmenter la production domestique à tous les niveaux de la chaîne d'approvisionnement, y compris l'exploration, l'exploitation minière, la concentration, la séparation, l'alliage, le recyclage et le retraitement des minerais critiques ;

- veiller à ce que les acteurs industriels du secteur aient un accès électronique aux données topographiques, géologiques et géophysiques les plus avancées sur le territoire américain ;

- rationaliser les processus d'autorisation et de permis minier afin d'accélérer l'exploration, la production, le traitement, le retraitement, le recyclage et le raffinage national des minerais essentiels.

Dans son prolongement, le décret n° 13 953 (septembre 2020) qualifie les dépendances américaines à l'égard de pays tiers de « vulnérabilité stratégique » et enjoint les agences fédérales compétentes à décliner cette stratégie dans leurs domaines respectifs.

L'arrivée au pouvoir de Joe Biden en 2021 n'a pas marqué une rupture avec cette stratégie, mais plutôt une réorientation de celle-ci. L'administration démocrate a multiplié les alliances avec des États disposant d'importantes ressources, signant des accords avec le Canada, le Chili, l'Australie et le Japon. Un partenariat pour la sécurité minière a par ailleurs été lancé en juin 2022 avec dix pays - l'Australie, le Canada, la Finlande, la France, l'Allemagne, le Japon, la Corée du Sud, la Suède, le Royaume-Uni et la Commission européenne - visant à soutenir les investissements dans des pays présentant un important potentiel.

Sous la présidence Biden, les États-Unis ont par ailleurs eu recours à des instruments de politique industrielle orientés vers la transformation et la durabilité des chaînes de valeur avec, en particulier, l'adoption de l'Inflation Reduction Act (IRA), en août 2022. Cette législation mettait en place des incitations financières avec pour objectif de développer la production, le raffinage et le recyclage de minerais critiques et de terres rares sur le sol américain. Par ailleurs, les subventions auxquelles ouvraient droit les acquisitions de véhicules électriques, étaient ainsi conditionnées à l'utilisation de composants, notamment pour les batteries, fabriqués ou recyclés aux États-Unis ou dans des pays avec les États-Unis disposaient d'un accord de libre-échange.

Le retour au pouvoir de Donald Trump est marqué par un recentrage plus affirmé sur la relance de la production minière nationale et sur des instruments plus coercitifs du commerce et de la sécurité économique. La nouvelle administration a ainsi annoncé des mesures visant à « faciliter la production minérale américaine au maximum » et a ordonné l'ouverture d'une enquête sur les importations de minerais critiques considérant que la dépendance du pays faisait « peser des risques potentiels sur la sécurité nationale, la préparation de la défense, la stabilité des prix ainsi que sur la prospérité et la résilience économique ». La liste des minéraux couverts par les outils fédéraux a par ailleurs été élargie, permettant des aides, des incitations fiscales et des protections commerciales nouvelles pour stimuler l'extraction et le traitement domestiques.

Au plan international, cette stratégie s'est accompagnée de « velléités expansionnistes »70(*) de la part de Washington, qu'il s'agisse des menaces d'annexion du Canada, qui dispose de 34 minéraux critiques, et du Groenland, dont le sous-sol contiendrait 25 des 34 matières premières critiques considérées par la Commission européenne comme revêtant une importance stratégique, ou encore du chantage vis-à-vis de l'Ukraine qui s'est conclu par un accord sur les ressources minérales signé le 30 avril 2025 prévoyant la création d'un fonds d'investissement commun entre Kiev et Washington pour l'exploitation des minerais rares et d'autres ressources naturelles de l'Ukraine.


* 62 En utilisant le mécanisme de droits de douane punitifs dits de la « section 301 ».

* 63 En particulier lors de la condamnation en septembre 2025 de Google à payer près de 2,95 milliards d'euros pour abus de position dominante dans la publicité en ligne.

* 64 Amiti M., Redding S.J. et Weinstein D.E (2019) : « The impact of the 2018 tariffs on prices and welfare », Journal of Economic Perspectives.

* 65 Stephen Mimran, A User's guide to restructuring the global trading system, Hudson Bay Capital, novembre 2024.

* 66 Le dollar constitue environ 60 % des réserves de change de la planète et 60 % de la dette émise à l'international est en dollar. Le dollar est également la monnaie la plus utilisée par le système bancaire mondial et plus de 80 % du volume des transactions de change passe par lui.

* 67 Nom de la résidence du Président Trump en Floride.

* 68 Pour reprendre la célèbre expression de Valéry Giscard d'Estaing employée en 1964 quand il était ministre des finances.

* 69 Observatoire de la sécurité des flux et des matières énergétiques, La stratégie des États-Unis dans la géopolitique des métaux critiques, juin 2022.

* 70 CEPII, l'économie mondiale 2026, 2025.

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