TROISIÈME
PARTIE
LE MERCANTILISME AGRESSIF CHINOIS, UNE MENACE EXISTENTIELLE QUI REND
NÉCESSAIRE UNE POLITIQUE DE DÉFENSE COMMERCIALE PLUS ACTIVE
I. UNE RELATION DE PLUS EN PLUS DÉSÉQUILIBRÉE AU PROFIT DE LA CHINE
A. ÉTAT DES LIEUX DES RELATIONS ÉCONOMIQUES ENTRE L'UE ET LA CHINE
L'Union européenne et la Chine représentent à elles deux 30 % du commerce mondial de biens et services, ainsi que 34,4 % du produit intérieur brut (PIB) planétaire, la Chine représentant à elle seule environ 33 % de la production manufacturée mondiale contre 15 % pour l'Union européenne.
1. Un déficit commercial structurel de l'Union européenne vis-à-vis de la Chine
Si l'Union européenne enregistre depuis longtemps un léger excédent avec la Chine s'agissant du commerce des services (21,7 Md€ en 2024), la relation commerciale bilatérale se caractérise par la persistance d'un déficit structurel élevé pour l'Union européenne dans le commerce des marchandises, de l'ordre de 304,5 Md€ en 202475(*).
Avec 517,8 Md€ de biens expédiés vers l'UE en 2024 (soit plus d'un cinquième des importations européennes), la Chine occupe la première place parmi les fournisseurs de l'Union76(*). Ces exportations chinoises vers l'UE ont en outre augmenté de 8,1 % sur les onze premiers mois de l'année 2025 par rapport à la même période de 2024.
Importations de l'Union européenne en 2024 (en %)
Source : Sénat, à partir des données d'Eurostat
Le déséquilibre constaté dans la relation commerciale entre l'Union européenne et la Chine s'est fortement accentué au cours de la dernière décennie puisque, sur la période 2014-2024, les importations de l'UE en provenance de Chine ont été multipliées par deux (+ 101,9 %), tandis que les exportations européennes vers la Chine n'ont progressé que de moitié (+ 47,0 %).
Échanges commerciaux entre l'Union
européenne et la Chine
sur la période 2014-2024 (en
milliards d'euros)
Source : Eurostat
À l'exception de l'Irlande et du Luxembourg, tous les États membres de l'Union européenne affichent un déficit commercial vis-à-vis de la Chine. Les trois principaux importateurs de produits chinois sont les Pays-Bas (109 Md€), l'Allemagne (96 Md€) et l'Italie (50 Md€).
En 2024, les biens manufacturés ont représenté près de 97 % des importations européennes en provenance de Chine ; parmi les biens les plus importés figurent les machines électriques, les appareils électroménagers, mais également les appareils de télécommunication et audiovidéo, ainsi que les ordinateurs, serveurs et équipements de traitement informatique77(*).
Ce profil d'importation reflète à la fois la spécialisation de l'économie chinoise dans la production de masse d'équipements, machines et biens technologiques, mais également la dépendance de l'Union européenne à un approvisionnement extérieur pour certains secteurs industriels et biens de consommation.
2. La Chine, un débouché majeur pour les exportations européennes, et notamment pour les exportations françaises
En parallèle, les exportations de l'UE vers la Chine ont atteint 213,3 Md€ en 2024 (soit 8,3 % des exportations extra-UE), faisant de cette dernière le troisième partenaire commercial de l'Union s'agissant des exportations. Elles ont toutefois diminué de 3,5 % sur les onze premiers mois de l'année 2025 par rapport à la même période de 2024.
Exportations de l'Union européenne en 2024 (en %)
Source : Sénat, à partir des données d'Eurostat
Le marché chinois constitue un débouché stratégique majeur pour les exportateurs européens, en raison de la taille de sa population, de l'essor de sa classe moyenne et de la demande croissante en produits à forte valeur ajoutée.
Les exportations européennes vers la Chine se concentrent ainsi sur des segments intensifs en capital et en technologie, où l'Union européenne dispose encore ou disposait jusqu'à récemment d'avantages comparatifs (machinerie, équipements industriels, dispositifs médicaux, produits chimiques, automobiles).
Cette dynamique se vérifie particulièrement pour la France, portée par l'excellence reconnue de certaines filières nationales - aéronautique, pharmacie, cosmétique, vins et spiritueux, ainsi que les industries du luxe et de l'art de vivre - dont les performances commerciales en Chine constituent un facteur significatif de compétitivité internationale.
Les exportations françaises vers la Chine dépassent ainsi régulièrement 20 Md€ par an78(*), et ont atteint 25 Md€ en 2024.
Exportations françaises vers la Chine (en Md€)
Source : Sénat, à partir des données de Trading Economics
Si la Chine constitue ainsi un marché essentiel pour les entreprises européennes, l'accès au marché chinois demeure néanmoins entravé par des obstacles structurels - environnement institutionnel complexe, asymétries règlementaires - limitant la réciprocité des relations économiques.
Ce déséquilibre structurel pourrait en outre s'accentuer à court terme en raison des tensions commerciales avec les États-Unis, qui font peser un risque de diversion commerciale vers l'Union européenne.
3. Sous l'effet des tensions commerciales sino-américaines, de premiers signes de diversion partielle vers l'Union européenne
Sur la période courant de janvier à novembre 2025, l'augmentation massive des droits de douane américains a provoqué, en glissement annuel par rapport à la même période de 2024, une chute de 18,9 % des exportations chinoises vers les États-Unis, entraînant un report vers d'autres destinations finales - notamment l'Asie du Sud-Est (avec une hausse de 13,7 % vers les pays de l'ASEAN), l'Afrique, ou encore l'Inde et l'Indonésie.
Ce phénomène de diversion commerciale s'est observé également en Europe, quoique de manière plus modérée ; selon les chiffres du commerce extérieur communiqués début décembre par les douanes chinoises, les ventes de biens chinois vers l'Union, en glissement annuel, ont augmenté de 8,1 % par rapport à la même période de 2024.
Ces tendances sont confirmées par les douanes françaises79(*), qui ont enregistré une progression de 8 % des importations en provenance de Chine et de Hong-Kong entre le premier semestre 2024 et le premier semestre 2025, suivie d'un recul de 4 % au cours du troisième trimestre 2025 par rapport à la même période en 2024. Si cette dynamique concerne un large éventail de secteurs, elle est particulièrement marquée pour les produits pharmaceutiques, dont les importations en valeur sont passées de 0,5 à 1,4 Md€ sur la période (+ 190 %). Des hausses moindres ont également été constatées dans les produits textiles, habillement, cuir et chaussures (+ 10 %), les produits de construction automobile (+ 23 %), l'aéronautique (+ 20 %), les produits manufacturés divers (+ 11 %) et les matériels de transport (+ 15 %)80(*).
Les rapports mensuels produits par le groupe de travail mis en place en avril 2025 par la Commission européenne pour renforcer la surveillance des importations permettent d'appréhender de manière plus fine l'ampleur de ce phénomène.
La surveillance des importations mise en
place
par la Commission européenne
La Commission européenne a annoncé le 7 avril 2025 la mise en place d'une « task force » chargée de détecter, dans les importations de l'UE, les reports de flux liés à l'introduction des tarifs douaniers américains.
L'approche s'inspire de l'analyse des pratiques anti-concurrentielles et de dumping. Les critères de sélection des flux au niveau de l'UE se fondent notamment sur une hausse des volumes d'au moins 5 % concomitante avec une baisse des prix d'au moins 5 % sur la période d'observation pour des produits affichant une valeur minimal hebdomadaire d'importation de 200 000 euros.
Les résultats du suivi sont disponibles sur le site internet de la Commission européenne.
Source : DGDDI
Selon le dernier rapport, de ce groupe de travail portant sur la période allant du 1er janvier au 30 septembre 2025, sur 9 525 produits examinés, 126 produits - principalement dans les domaines du textile (29 produits), des machines-outils (17), de la chimie (16), des métaux de base (11) et de l'agroalimentaire (9) - subiraient ainsi un choc lié à une réorientation des exportations chinoises.
Par ailleurs, selon l'Alliance du commerce, qui a observé un report très important des plateformes en ligne asiatiques (Shein, Temu) sur le marché européen, le transfert massif des budgets marketing de ces acteurs vers l'Union européenne exposerait les acteurs français à une perte de visibilité dans les résultats de recherche. Le référencement payant reposant sur des enchères, la forte présence d'acteurs chinois contraindrait les entreprises françaises à relever leurs offres pour rester visibles.
À moyen terme, une réorientation durable des flux commerciaux peut faire craindre une intensification de la concurrence exercée par les entreprises chinoises, tant sur le marché européen que sur les marchés traditionnels d'exportation des entreprises européennes, exposant ces dernières au risque d'une érosion de leurs positions compétitives.
Si, dans l'immédiat, l'étude de la douane conclut que l'Union européenne ne semble pas être globalement la principale zone de report des exportations chinoises précédemment destinées aux États-Unis, elle observe de premiers mouvements de réorientations commerciales par le biais de pays tiers ; concomitamment à la hausse des exportations chinoises vers l'Asie du Sud-Est, entre avril-septembre 2024 et avril-septembre 2025, la France enregistre ainsi une augmentation substantielle de ses importations originaires du Vietnam (+ 11 %) et d'Indonésie (+ 22 %).
Il ressort des travaux menés par les rapporteurs qu'il est encore trop tôt pour évaluer pleinement les potentielles redirections de produits chinois vers l'Europe, mais qu'il faudra faire preuve d'une très grande vigilance sur cette question dans les mois à venir. En effet, la situation ne cesse d'évoluer, comme en atteste la conclusion d'un accord entre la Chine et les États-Unis à la fin du mois d'octobre 2025, permettant d'abaisser les droits de douane américains de dix points de pourcentage. Ainsi, selon le Yale budget lab81(*), le taux de douane américain effectif vis-à-vis de la Chine se situe désormais à 20,2 %, soit presque au même niveau que celui appliqué au reste du monde (17,3 %) - l'Europe se situant à environ 9 %.
* 75 Source : Eurostat, Slight decline in imports and exports from China in 2024, 4 mars 2025.
* 76 Source : Commission européenne, EU trade relations with China. Facts, figures and latest developments.
* 77 Source : Eurostat, Slight decline in imports and exports from China in 2024, 4 mars 2025.
* 78 https://tradingeconomics.com/france/exports/china.
* 79 Douanes, « Focus : Quels effets des droits de douane américains sur le commerce extérieur de la France et de l'Union européenne ? », 2025.
* 80 Source : réponse écrite au questionnaire adressé à la direction générale des douanes et des droits indirects.
* 81 Réponse écrite au questionnaire adressé à la direction générale des entreprises.



