III. AU NIVEAU FRANÇAIS, RENFORCER LA RÉINDUSTRIALISATION DU PAYS ET ACCENTUER LE SOUTIEN AUX ENTREPRISES FRANÇAISES EXPORTATRICES
A. ÉLEVER LE NIVEAU DE COMPÉTITIVITÉ DE NOTRE ÉCONOMIE, RENFORCER LA POLITIQUE DE RÉINDUSTRIALISATION DU PAYS
Pour l'économie européenne dans son ensemble, comme pour l'économie française en particulier, exporter est essentiel, car les perspectives de croissance sur notre marché domestique sont plus faibles que celles d'autres régions du monde qui voient leur richesse augmenter à un rythme bien plus soutenu, à commencer par l'Asie du Sud-Est, mais également bon nombre de pays africains ou sud-américains.
Pour créer davantage de richesses et d'emplois en France, il faut donc exporter vers ces régions économiquement dynamiques et répondre à la demande croissante de ces marchés.
Si, pour ce faire, la France peut compter sur un certain nombre de secteurs d'excellence qui sont déjà ses points forts à l'exportation - aéronautique et autres matériels de transport, vins et spiritueux, pharmacie, chimie, produits de luxe - elle doit continuer à se diversifier en poursuivant ses efforts de réindustrialisation et en favorisant une montée en gamme de ses produits.
1. Un effort de réindustrialisation qui marque le pas
Alors que la balance des biens de la France est déficitaire depuis 2000, réduire le déficit commercial de notre pays implique de faire diminuer sa dépendance aux produits fossiles importés, mais d'abord et avant tout d'augmenter ses exportations de biens manufacturés, ce qui passe par une politique active de réindustrialisation, alors que la part de l'industrie dans le PIB représente désormais 11 %170(*) contre 17 % en 1995 et qu'elle ne compte plus que 2,8 millions de salariés.
Réindustrialiser le pays représente en outre une nécessité en termes de souveraineté et d'autonomie stratégique, comme l'a montré la prise de conscience de nos dépendances extérieures en matière de produits de santé lors de la crise sanitaire, mais également des opportunités majeures pour créer des richesses et des emplois dans des secteurs d'avenir tels que ceux liés à la transition écologique ainsi que pour renforcer la cohésion sociale et territoriale du pays.
Alors qu'un timide mouvement de réindustrialisation semblait s'être amorcé à partir de 2016, les années 2022 et 2023 se caractérisant par exemple par des ouvertures nettes de sites industriels (respectivement 176 et 189)171(*), cette dynamique s'est enrayée en 2024 avec 89 ouvertures nettes recensées selon le baromètre de l'État établi par la direction générale des entreprises (DGE).
Recensement des ouvertures et fermetures de sites industriels en France de 2022 à 2024
Source : baromètre industriel de l'État, direction générale des entreprises, mars 2025
Si les chiffres de 2025 ne sont pas encore connus, tout porte à croire que le ralentissement observé en 2024 se prolonge, voire qu'à la fragile réindustrialisation observée ces dernières années pourrait avoir succédé une nouvelle phase de désindustrialisation, crainte suscitée par la hausse du nombre de défaillances d'entreprises, l'accélération du nombre de plans de sauvegarde de l'emploi (PSE), le ralentissement du nombre d'installations classées pour la protection de l'environnement (ICPE) délivrée à des projets industriels pour bien encore la baisse des investissements directs à l'étranger (IDE) en France.
La situation apparaît particulièrement inquiétante pour le secteur automobile qui a connu plusieurs dizaines de fermetures de sites industriels au cours des derniers mois, la métallurgie étant également plongée dans une crise profonde.
De nombreuses raisons sont avancées pour expliquer ce phénomène préoccupant, parmi lesquelles l'instabilité politique à l'oeuvre depuis l'été 2024 paraît jouer un rôle important, dans la mesure où les entreprises ont besoin d'un cadre stable et prévisible pour investir.
Au-delà de cette difficulté conjoncturelle, la réindustrialisation du pays passe aussi par la consolidation de points traditionnellement forts de notre économie dont certains sont apparus ces dernières années plus fragiles que par le passé : qualité des infrastructures (de transport, numériques, énergétiques) ; coût de l'énergie, et en particulier de l'électricité, qui doit rester maîtrisé dans un contexte de décarbonation de l'industrie et d'électrification des usages ; efforts de simplification de la vie des entreprises et des entrepreneurs, notamment par la mise à disposition de terrains clefs en main et la mise en place de dispositifs d'accompagnement et de guichets uniques ; poursuite de la baisse de la fiscalité pesant sur la production industrielle172(*) ; investissement soutenu en faveur de la formation initiale et continue des salariés.
Recommandation n° 18 : relancer la politique de réindustrialisation en France en s'appuyant sur les atouts économiques de notre pays et en facilitant le développement des entreprises industrielles.
S'agissant des filières qui rencontrent des difficultés spécifiques, en particulier la métallurgie et l'automobile, des plans sectoriels assumant une véritable politique industrielle et des mesures de protection contre les phénomènes de concurrence déloyale et de surcapacités systémiques de la Chine sont en cours de finalisation au niveau européen (voir supra), notamment sous l'impulsion de la France, qui a longtemps portée seule ces thématiques, et devront être activement mis oeuvre dans notre pays au cours des prochains mois.
Autre sujet de préoccupation majeur, celui de la brutale dégradation de la balance commerciale alimentaire (agricole et agroalimentaire). Alors que cette balance commerciale présentait un excédent de 5 Md€ en moyenne triennale entre 2022 et 2024, l'excédent cumulé n'était que de 200 M€ en septembre 2025.
Si ce phénomène s'explique par les tensions commerciales faisant l'objet de la présente mission, par des phénomènes conjoncturels (aléas climatiques, mauvaise campagne céréalière 2024-2025) et par des importations croissantes de matières premières agricoles dont certaines ont vu leur prix brutalement augmenter (oeufs, café, cacao), elle traduit également une perte tendancielle et structurelle de la compétitivité des industries agroalimentaires françaises à laquelle il conviendra de s'attacher à trouver très rapidement des réponses.
Recommandation n° 19 : mettre en place des plans sectoriels nationaux de soutien aux filières industrielles en difficulté s'inscrivant en articulation avec les plans européens.
2. Proposer des produits plus hauts de gamme grâce à la recherche et à l'innovation
L'une des faiblesses de nombreux produits français à l'exportation, identifiée de longue date, est leur prix souvent jugé trop élevé eu égard à leur positionnement en termes de gamme.
Pour prendre l'exemple classique de l'automobile, l'Allemagne, qui présente également des coûts de production élevés, a longtemps prospéré à l'exportation en produisant des véhicules chers, mais positionnés sur les segments les plus prestigieux du marché, là où la France produisait traditionnellement des modèles de milieu de gamme, peu compatibles avec des coûts et donc des prix trop élevés, ce qui a contribué à délocaliser une partie importante de la production dans des pays à bas coûts.
Même si celui-ci tend à davantage être financé par l'impôt ces dernières années, le choix collectif demeure en France de faire reposer sur le travail la majeure partie du financement du système de protection sociale, ce qui renchérit le coût du travail par rapport à celui de la plupart des pays de niveau de richesse comparable. Aussi apparaît-il essentiel de veiller à ne pas dégrader davantage la compétitivité-coût des produits français.
Néanmoins, compte tenu de ce coût du travail élevé, l'enjeu principal consiste à proposer sur les marchés internationaux des produits dont le prix, comparativement plus élevé que celui que pourraient proposer d'autres pays, soit légitimé par un positionnement plus haut de gamme. Il s'agit donc de faire en sorte que les entreprises françaises soient toujours plus nombreuses à innover et à monter en gamme, ce qui peut leur permettre ensuite de se lancer à l'export avec des chances réelles de succès.
Dans cette perspective, les politiques en faveur de la recherche et de l'innovation jouent un rôle majeur.
Or, l'effort de recherche français, c'est-à-dire la dépense intérieure de recherche et développement (R&D) rapportée au PIB s'élève à 2,2 %, un chiffre qui reste nettement en deçà de l'objectif de 3 % fixé par l'Union européenne dans le cadre de la stratégie « Horizon Europe », et très inférieur à l'effort consenti par des pays tels que la Corée du Sud, Israël ou les États-Unis.
La France est aujourd'hui le neuvième pays participant le plus à des publications scientifiques, avec une part de 2,4 % des publications mondiales, et elle est au sixième rang mondial en matière de brevets avec 3,4 % des demandes de brevets déposées dans le monde, derrière la Chine, les États-Unis, le Japon ou bien l'Allemagne.
Il importera donc de poursuivre dans les années à venir, en dépit du contexte budgétaire difficile, l'effort d'investissement en faveur de la recherche publique, des universités et des organismes de recherche, comme le prévoyait la loi de programmation pour la recherche de 2020173(*). Il s'agit également de maintenir la dynamique d'innovation impulsée dans le cadre des plans France Relance et France 2030, lesquels ont favorisé l'émergence et la croissance de jeunes entreprises très prometteuses dans des technologies et secteurs d'avenir, qu'il s'agisse du numérique, de la santé ou bien encore du spatial.
Parallèlement, il paraît indispensable d'identifier les leviers les plus efficients pour augmenter les dépenses de R&D privée des entreprises, trop faibles en France en dépit du montant très élevé du crédit d'impôt recherche (CIR), lequel devrait représenter 7,5 Md€ en 2025.
Recommandation n° 20 : maintenir l'effort financier en faveur de la recherche public et identifier des leviers plus efficaces pour stimuler la R&D privée.
* 170 Hors énergie.
* 171 L'indicateur vise à mesurer le nombre net d'ouvertures de sites industriels, c'est-à- dire le nombre total d'ouvertures de sites industriels auquel on soustrait le nombre de fermetures. Il inclut les augmentations et réductions significatives d'activités industrielles sur un site existant, lorsque l'impact de celles-ci pour le territoire est de fait assimilable à l'ouverture ou la fermeture d'un nouveau site.
* 172 Notamment la contribution sociale de solidarité des sociétés (C3S), impôt de production qui « présente les effets de distorsion les plus pénalisants pour le coût des exportations et l'organisation de la chaîne de valeur industrielle » selon le Conseil des prélèvements obligatoires dans son rapport de septembre 2025 Tracer un cadre fiscal et social pluriannuel pour l'industrie française.
* 173 Loi n° 2020-1674 du 24 décembre 2020 de programmation de la recherche (LPR).
